Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
magazine d'histoire, chroniques anciennes, le Paris d'antan, périodiques du passé
de la rubrique
Rues/Places
CLIQUEZ ICI

PLACE DES VOSGES (ROYALE)
III
e et IVe arrondissements de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1864. La place des Vosges est la place la plus ancienne de Paris. La place des Vosges, née la « place Royale », fut construite par Henri IV, elle fut rebaptisée « place des Vosges » en 1848 à l'occasion des Journées de février et de la proclamation de la Seconde République. Ce nom fut choisi en l'honneur du département des Vosges, le premier à s'être acquitté de l'impôt sous la révolution française.

Les Tournelles. – La Manufacture. – Le Camp. – Les Maréchaux du Règne de Louis XIII. – Le triple Duel. – Marion Delorme. – Victor Hugo. – Les Pavillons du Roi et de la Reine. – La Dame du Lit. – Rachel. – Ninon. – Dangeau. – Les Richelieu. – Un Croquant. – MM. de Trames, de Tessé, de Canillac, d'Ormesson, d'Escalopier, de Villedeuil, de Breteuil, Portalis. – La Mairie. – Sully.

Par acte passé le 11 février 1394 devant Gilon et son collègue, notaires à Paris, Nicolas de Rousse vend au duc d'Orléans, fils de Charles V, « deux maisons et cours devant s'entretenant, sises rue Saint-Antoine, et leurs dépendances ». Contrat d'échange est signé, d'autre part, le 22 juin 1404, entre le duc de Berri, frère du roi, et le duc d'Orléans, par lequel ledict de Berri cesde son hostel des Tournelles pour l'hostel Au briot, rue de Jouy, près Sainct-Pol, ledict hostel des Tournelles assiz près du Chastel ou de la Bastide de Sainct-Antoine, lequel hostel fust pahavant à Pierre d'Orgemont, jadis chancelier de France, et depuis à Pierre d'Orgemont, son fils, évesque de Paris. » Ces deux pièces disent l'origine du palais des Tournelles, qui fait retour ensuite à Charles VI. Le duc de Bedfort y réside pendant l'occupation anglaise. Charles VII et ses successeurs l'habitent plus volontiers que l'hôtel Saint-Paul.

Catherine de Médicis, après la mort de Henri II, abandonne les Tournelles, puis Charles IX enjoint au parlement d'ouvrir les rues à la place de l'hôtel, « ne voulant pas, dit-il, continuer une grande despence tant en gages d'officiers qu'en réparations, par l’advis de nostre très-honorée Dame et Mère, des princes de notre, sang et d'autres seigneurs de nostre privé conseil. » Néanmoins la démolition va si lentement qu'elle est encore pendante sous Henri IV, qui adresse en 1604 des lettres-patentes à son grand-voyer « à l'effect de faire transporter les trésoriers de France sur une place appelée le Parc-des-Tournelles, et donner leurs advis sûr une concession que le Roy veult faire pour establir une manufacture de soye et argent fillé à la façon de Milan. » Ladite concession d'un terrain de 100 toises de long sur 60 de Large est faite à Moisset, Saincton-Aumagne Camus et Parfait : tous quatre sont entrepreneurs d'une fabrication d'étoffes de luxe, qui leur réussit rapidement. Ils ne quittent pourtant les débris du vieux palais que pour se conformer à un nouveau plan adopté pour la création d'une place, dont le roi fait construire un côté à ses frais : ils entreprennent alors, moyennant supplément de concession à charge de cens, l'établissement des trois faces qui manquaient au quadrilatère.

Paris y gagne cette belle place Royale, qui pourtant n'a été achevée que sous la régence de Marie de Médicis. Un compte-rendu de fêtes qui s'y donnaient, comme pour l'inaugurer, a paru sous ce titre :

Le Camp de la Place Royale,
ou Relation de ce qui s'est passé les 5me, 6me et 7me jour
d'Avril mil six cent douze pour la publication des
Mariages du Roy et de Madame, avec l'Infante et le Prince
d'Espagne, le tout recueilli par le commandement de Sa
Majesté.

Les vers et la prose y alternent, chantant et décrivant à l'envi un palais de la Félicité, qu'on avait érigé pour la circonstance, les 36 pavillons de la place, y compris sans doute le palais, et un carrousel dont les chevaliers du Soleil, du Lis de là Fidélité, du Phénix, etc, formaient les quadrillés en lice.

Le marquis de Vitry, capitaine des gardes de Henri III et de son successeur, avait été le premier habitant de la place : son hôtel, qui touchait aux tours du vieux palais, limitait, en la rue-du de-la-Mule (de Sévigné) ; la première concession faite par Henri IV. Vitry fils, à qui l'arrestation de Concini valut le bâton de maréchal de France, habita lui-même ce coin du quadrilatère qui, fut le dénier où l'on mit les maçons : Toutefois Jean de Guiche, comte de la Palue, seigneur de Saint-Géran, maréchal-de-France sous Louis XIII, donna son nom au pavillon qu'on retrouve, le n° 24. Son fils, dont parlé Mme de Sévigné, mourut avant la fin du siècle, ne laissant qu'une fille religieuse. La nommée Blondeau tenait une académie de feu, où ponta le maréchal de Bassompierre, près de l'hôtel Saint-Gran, qui ne passa Boufflers que plus tard.

Marion de Lorme n'eut pas le pucelage d'un autre pavillon d’encoignure, qui est marqué 6 ; le m’aréchal de Lavardin y avait précédé la belle : cet ancien compagnon d'enfance d'Henri IV s'était converti avant lui et trouvé dans le même carrosse quand Ravaillac avait commis son crime. Pendant les guerres religieuses du règne suivant, la place Royale était le centre des plaisirs et des élégances du plus beau monde. Toutefois des raffinés s'y donnaient rendez-vous, le 12 mai 1627, à 2 heures de l'après-midi, pour vider une affaire d'honneur, et jamais la
rigueur des édits qui défendaient le duel ne fut plus hautement bravée. Ils se battaient trois contre trois. Bussy-d'Amboise, frappe en pleine poitrine, expirait un quart d’heure après ; Beuvron et son écuyer, qui tenaient avec Bussy, se sauvèrent en Angleterre, mais deux de leurs adversaires, Montmorency-Boutteville et Deschapelles, qui fuyaient du côté de la Lorraine, furent arrêtés à Vitry-le-Brulé condamnés à Paris, exécutés en Grève.

Marion, qui inspira de l'amour jusqu'à Louis XIII, n'en dut voir qu'avec plus de plaisir, au milieu de la place, la statue de ce roi érigée par le cardinal de Richelieu. Sa maison passa aux Rohan et surtout à la branche de Rohan-Guéménée, qui a laissé son nom à une impasse, sur laquelle donne encore une porte de derrière. Mais le plus grand poète de notre siècle y a donné audience à plus de flatteurs qu'un prince ou qu'une femme à la mode. Dans le jardin intermédiaire, les branches d'un vieux figuier soutenaient, comme autant de colonnes torses, le dais que formaient ses larges feuilles : Victor Hugo, sous cet abri, a écrit tout son Roi s'amuse. Marion Delorme revivait surtout, dans son ancien appartement, alors que s'y composait le drame dont l'héroïne est cette courtisane qui, par exception, ne déshonorait pas ses courtisans. L'institution Jauffret, dirigée par M. Beaumont, vient de quitter pour l'ancien hôtel Guéménée celui de Saint-Fargeau rue Culture-Sainte-Catherine (ou de Sévigné). M. Edmond About est l'un des élèves à citer de M. Jauffret.

La rue Royale (ou de Birague) débouche sur la place par trois arcades portant le pavillon dit du Roi. Il fait partie des constructions élevées par Henri IV, en face du terrain attribué en premier lieu aux quatre manufacturiers, qui mirent un pavillon de la Reine en face de celui du Roi : l’un et l'autre n'en étaient pas moins des le principe occupés par des particuliers.

Le pavillon de Chaulnes devait son nom ami maréchal de France, le duc de Chaulnes, qui commandait l'armée de Picardie en 1625 avec le maréchal de Laforce et s'emparait d'Arras, quinze ans plus tard, avec le maréchal de Châtillon. Après lui les Nicolaï s'invétérèrent dans ce n° 9. Pareillement MM. de Rohan-Chabot remplacèrent au n° 13 assez longtemps un M. des Hameaux, que le maréchal y avait pu connaître. Mme de Laborde n'a sans doute eu qu'un pied-à-terre à l'hôtel Rohan-Chabot ; son frère, M. de Visnies, avait été directeur de l'Opéra, et son mari valet de chambre du roi, quand la charge de dame du lit fut créée pour elle à la cour : ses fonctions se bornant à ouvrir et à fermer les rideaux de la reine, elle assistait au lever et au coucher de Marie-Antoinette, mais ne passait la nuit que par exception au pied du lit. M. de Laborde, tout en étant banquier, se livrait à la composition musicale. De nos jours, Mlle Rachel avait loué un appartement dans cette maison à superbe escalier, où la vente de ses meubles, et de sa garde-robe, après décès, fit courir tout Paris.

Cette place ne nous parait plus qu'une douairière de grande famille, qui a pris sa retraite à l'entrée d'un faubourg, où ne lui tiennent plus compagnie que des vieillards à la parole rare et des enfants à l'innocent tapage : les deux extrêmes ! Les plus gros péchés de sa jeunesse ont été commis par Marion et par Ninon, mais rachetés par Mme de Maintenon, qui elle-même avait rayonné dans ce centre d'une royauté purement honoraire et d'ailleurs collective, avant de participer personnellement à celle de Louis XIV. Plus encore que Ninon dans sa rue des Tournelles, la place demeurait jeune en ayant l'air de se ranger la première, et cette coquetterie lui allait encore mieux que la beauté du diable. Pour les femmes aussi l'âge de la raison ne commence-t-il pas quelquefois quand leur beauté est à son apogée et les fait aimer le plus follement ? La place Royale ressemblait au salon de Célimène alors qu'y faisait son entrée Dangeau, brillamment annoncé par sa nomination de colonel au régiment du roi. Sa résidence touchait à l'hôtel Rohan-Guéménée, du côté de la rue des Tournelles, et ajoutons que dans la suite sa petite-fille, Sophie de Courcillon, épousa un prince de Rohan, déjà veuve de François d'Albon d'Ailly, duc de Picquigny.

Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, devait surtout son avancement à l'habileté avec laquelle il jouait aux cartes ; néanmoins il avait servi avec distinction près de Turenne et il ne quitta plus le roi dans ses campagnes. Des conférences savantes se renouvelaient, de relevée tous les mardis, chez ce membre de l'Académie-Française, puis de l'académie des Sciences, qui est resté pour nous le type des chroniqueurs de cour ; son journal manuscrit n'a reçu qu'après sa mort, et d'abord par extraits, les honneurs de l'impression. Il y écrivait un jour : « jeudi 15 octobre 1684 on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille. » Quelle réduction d'apothéose pour l'homme de génie qui avait composé jusqu'à une comédie sous ce titre : la Place Royale ! Dans quels détails, en revanche, Dangeau n'entrait-il pas chaque fois qu'il parlait de la famille royale. Par exemple, il ne laissait pas le duc de Chartres, ensuite duc d'Orléans et régent, épouser Mlle de Blois, sans en dire :

« Dimanche, 17 février 1692. Sur les 6 heures du soir, dans le salon où le roi s'habille, se firent les fiançailles de M. le dite de Chartres et de Mlle de Blois. Le cardinal de Bouillon, grand-aumônier de France, fit la cérémonie ; le secrétaire d'état, de la maison, qui est, M. de Pontchartrain, fit signer le contrat au Roi et à toute la Maison royale. Il ne donna point la plume aux princes du sang. – Lundi 18. Le roi alla à la messe à son ordinaire. Le cardinal de Bouillon la dit et maria, le duc de Chartres et Mlle de Blois. Après le souper, le Roi mena le marié, et la mariée à leur appartement, qui est le même qu'avant le mariage. Le Roi, voulut que le Roi d'Angleterre donnât la chemise à M. de Chartres et M. d'Arcy la lui présenta ; Madame la donna à la duchesse de Chartres. Le Roi après dîner monta en carrosse avec la mariée, Mademoiselle et la princesse de Conti, Monseigneur et Mme de Guise, et alla à Paris au Palais-Royal, où Monsieur est le duc de Chartres lui montrèrent l'appartement destiné à la duchesse de Chartres. »

Il n'y avait en ce temps-là que deux amateurs de curiosités parmi les habitants du quadrilatère à arcades : le marquis de Dangeau et le duc de Richelieu, général des galères. Celui-ci était le neveu du grand ministre, qui avait résidé avant, lui au quatrième angle de la place pendant la construction du Palais-Cardinal, et son fils portait le nom de Fronsac. Duc de Richelieu à son tour ; Fronsac était de plus, le vainqueur de Fontenoy et il habitait le même hôtel quand il reçut, en revenant de Gênes, qu'il avait délivrée des attaques des Anglais, le bâton de maréchal et les gouvernements de Guyenne et de Gascogne.

Dans le répertoire des rôles joués successivement par le 26, quel est le plus marquant ? celui d'hôtel de Tresmes. Il n'a même pas osé se dire Camuzet du chef d'un croquant de fermier-général y ayant ses appartements, tant notre place, enducaillée de naissance et sans solution de continuité, dédaignait encore la finance ! La petite noblesse, celle de robe et de cloche, n'osait même s'y frotter que rarement. Camuzet, fils d'un commissaire de police que Mme d'Argenson honorait de ses bonnes grâces, avait été notaire, puis nommé dans les fermes par la protection de Mme de Châteauroux, mais après la mort de cette maîtresse de Louis XV. A Nantes, dans le cours d'une tournée, une maladie de celles qui se cachent, emportait Camuzet en 1763.

De ses contemporains, restituons le marquis de Tessé au n° 18, un Canillac à l'une des maisons qui donnent aussi rue des Tournelles et Henri-François-de-Paule-Lefèvre-d'Ormesson, intendant des finances, ancien membre du conseil de régence, entre la rue du Pas-de-la-Mule et la chaussée des Minimes (ou rue de Béarn).

Hôtel d'Escalopier est le 25 de père en fils. M. Nouveau, à une date indéterminée, avait le 12, mairie actuelle de l'arrondissement. Est-ce le baron de Breteuil qui a laissé au n° 14 (où naguère étaient les bureaux de la mairie voisine) deux belles peintures de Lebrun et de Mignard ? Nous trouvons dans ce pavillon, un peu avant 89, le bureau de M. Laurent des Lions, directeur-général du canal de Picardie, et l'hôtel appartient alors à M. Laurent de Villedeuil, son frère : ils sont neveux de l'ingénieur. Laurent, qui a construit ledit canal. Aussi bien les Breteuil n'ont-ils pas joué aux quatre coins place Royale ? Au 26 il y en a eu, et le 4 s'est appelé comme eux avant d'abriter le chevalier de Favras et plus récemment M. Portalis, premier président, de la cour de Cassation : la grande robe, grâce à ce magistrat, n'abandonnait pas tout à fait ses galeries favorites du siècle précédent.

Néanmoins, il faut l'avouer, le ministre Sully trouverait les habitants de la place bien changés, s'il y rentrait par le n° 7, qui dépendait jadis de son hôtel de la rue Saint-Antoine. Le quartier des maréchaux de France et des duchesses n'est plus le Marais, tant s'en faut.


 

:: HAUT DE PAGE    :: ACCUEIL

magazine d'histoire, chroniques anciennes, le Paris d'antan, périodiques du passé
de la rubrique
Rues/Places
CLIQUEZ ICI