Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE CROIX DES PETITS CHAMPS
I
er arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1859.

Comment se rajeunissent les Maisons. – Le Bureau de l'Union. – Le Moulin. – 1710. – Hôtels. – Malherbe. – Hôtelleries. – Le Cte de Lussan. – Le Duc de Gesvres. – La Plaisante du Roi. – Le Ministre de la Marine. – Mme d'Etioles. – Les Maisons de Filles. – Les Luthiers. – Guerbois. – Les Petites-Afiches. – 1180. – La Croix. – Le Corps-de-Garde.

On a fait fi de l'amidon en poudre dont la neige cachait celle des années sur la tête d'un père ; quand elle s'accommodait comme la tête de son fils, qui lui-même eut paru trop jeune à ne pas suivre cette mode. L'usage de se poudrer tendait pourtant à établir l'égalité de l'âge, qui serait plus précieuse que toute autre. Les femmes à cet égard ont presque toutes un esprit révolutionnaire. Les maisons qui, comme elles, cherchent à se rajeunir, commencent aussi par la tête. Ne se coiffent-elles pas d'un ou de plusieurs étages qui les grandissent, sans recourir aux échasses ? Fort heureusement M. Rousseau, qui, rue par rue, mesure toutes les façades, croit ne blesser aucune bienséance en nous dénonçant celles qui portent perruque.

Par exemple, on a surchargé une maison fort originale, au coin de la rue de la Vrillière et de la rue Croix-des-Petits-Champs ; autrefois elle finissait au second étage, dont le joli balcon borde les bureaux de l'Union, feuille à la rédaction de laquelle nous ne sommes pas toujours étranger. Le ministre Portalis ayant constitué un majorat appelé à se perpétuer dans sa famille, cette propriété y est inféodée. Le plan, exécuté dès 1733, en avait été donné par Pierre Desmaisons, chevalier de Saint-Michel, membre de l'Académie ; mais Leduc, son confrère, était auparavant propriétaire au même endroit. Hébert disait de là maison dans l'Almanach de Paris pour l'année 1780 : « Elle forme une encoignure en tour ronde accompagnée de deux trompes ; la proportion de son ordonnance et la hardiesse de sa construction ont mérité l'approbation générale. »

La rue Croix des-Petits-Champs, ainsi nommée dès le XIVe siècle, ne s'était prolongée jusqu'à la place des Victoires, quand le maréchal d'Aubusson de la Feuillade avait créé celle-ci, qu'en prenant de son côté la dénomination d'Aubusson, qui ne dura pas. En 1616 un moulin évoluait encore entre la rue Coquillière et le sol de ladite place occupé par l'hôtel d'Ennery ; l'ancienne butte de ce moulin, au lieu de s'aplanir, servit de niveau à une élévation de terrain qui, comme toujours, causa des préjudices, en encaissant le rez-de-chaussée des maisons d'alentour et en laissant planter comme dans un grand fossé le jardin du Palais-Royal :

TABLEAU PRESQUE COiMPLET DES PROPRIÉTAIRES VERS 1710.

En cette nomenclature ne peut figurer que sous un autre nom l'ancien hôtel de Bazin de la Bazinière, trésorier de l'Épargne, près la rue du Bouloi. Item l'ancien hôtel d'Aubray, imputé en 1664 à une rue des Petits-Champs qui pouvait être celle à la Croix : d'Aubray, lieutenant-civil, avait le malheur d'être le père de la marquise de Brinvilliers. L'hôtel du Hallier-L'hospital avait certainement appartenu à la rue Croix-des-Petits-Champs ; mais il n'était plus porté qu'au compte de la place des Victoires. Malherbe était descendu en l'année 1606 à l'auberge de l'Image-Notre-Dame, près l'hôtel de la Bazinière : Henri IV, bien que ce poète eût servi dans la Ligue, le pensionnait.

Un siècle et demi plus tard, la rue donnait aux voyageurs le choix entre quatre hôtelleries, desquelles deux étaient tenues par des loueurs de carrosses, Gabaret et Francieu, hôtel d'Anjou et hôtel de Bourbon ; l'un de ces établissements exploitait les anciens bureaux de la compagnie du Sénégal, maintenant hôtel de la Marine, où une rampe en fer tordu aide à monter de plus ancienne date encore. Dans la même rue était le café Allemand.

Le fermier-général des Postes n'entrait dans son hôtel de la Vrillière, actuellement occupé par la Banque-de-France, que par la rue de Vrillière et par celle des Bons-Enfants.

La famille de Lussan avait sen grand hôtel au n° 38, trop bien remis à neuf depuis onze ans pour qu'on y revoie une tache d'huile qu'avait faite, disait-on, dans un accès de mauvaise humeur le grand Colbert, en renversant sur le plancher la lampe du comte de Lussan, attaché au prince de Condé. La même maison fut dite du Lombard, à cause d'un mont de Milan, bureau de prêt sur gages qui s'y tenait. Tripier, avocat estimé, l'habita ultérieurement et la laissa à ses héritiers.

L'ancienne porte de derrière du couvent des carmélites de la rue du Bouloi est près et facile à reconnaître. Sandrier des Fossés avait eu en 1780 l'une des deux maisons y attenantes.

Le 33, où s'expose la montre d'un chemisier, paraît avoir passé lui-même une gigantesque chemise de gala dans sa cour brodée de sculptures. Elle faisait partie du trousseau de luxe qu'apporta en sa résidence le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, qui ne ferma pas la corbeille sans y mettre les armes du roi, à titre de premier gentilhomme de sa chambre. L'écu est visible encore, mais privé de signes sur la porte, et une ancre de vaisseau, dont l'avait surchargé en 1730 une compagnie d'assurances, a été radiée également. On eût pu rehausser ces armoiries d'un cornet à dés et d'un jeu de cartes, les ducs de Gesvres n'étant que trop brelandiers. L'un deux donna au comédien Poisson en location son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin, avec une permission de jet. Un autre se trouvait-il beaucoup plus étranger à l'exploitation d'un tripot, que la police dépista dans cet hôtel de la rue Croix-des-Petits-Champs, où il pouvait être né, mais qu'il n'habitait plus étant lui-même gouverneur de Paris. Celui-là aimait fort à rire ; son dos était chargé d'une bosse, qui lui fit dire au peuple, un jour d'émeute : – Mes amis, personne plus que moi n'a à se plaindre des abus féodaux.

Du vieux balcon fleurdelisé qui régnait sur la cour n° 31, il ne reste déjà plus qu'une moitié, qui va être sacrifiée à l'établissement de magasins. Un escalier à jolie rampe survivra, dans le bâtiment du fond, ressortissant à la rue Neuve-des-Bons-Enfants, et aidera encore à reconnaître une maison bâtie, disent les actes, pour une des plaisantes d'Henri IV, qui en fit don aux religieuses de Crécy. Elle entrait il y a 120 ans dans la famille qui en jouit maintenant.

Le hasard seul n'a pas groupé plusieurs compagnies maritimes et une auberge de la Marine en notre rue si, comme une tradition l'affirme, ce département ministériel a siégé au n° 27. Aujourd'hui c'est l'hôtel du Levant, qui ouvre encore par une belle porte à clous et dont les chambres ont conservé des dessus-de-portes peints et sculptés, auxquelles conduisent des degrés protégés par une belle ferrure du même âge.

L'exhaussement du sol nous explique les vestiges de peintures adhérentes aux caves du 25. Pour que son joli balcon n'ait pas l'air d'être descendu d'un étage faut-il que l'auteur des raccords ait eu du talent ! Cet immeuble adjugé au citoyen Marck, le 18 prairial an III, et pourvu alors d'un jardin, avait été l'hôtel du lieutenant-général Scepeaux, marquis de Beaupréau, mari de Mlle Duché, père de là comtesse de la Tour-d'Auvergne. Néanmoins il s'y ajoutait, vers la fin du règne de Louis XVI, aux grandes maisons de banque et de commerce déjà créées dans le quartier, celle de M. Rougemont.

La propriété adjacente fut vendue par M. Mallat, gendre de Tripier, au baron de Nivière, avant de passer au père Brion, loueur de voitures. Au commencement de l'Empire on y dînait chez le traiteur Barbet.

On avait dîné de même au 21, durant tout le demi-siècle qui venait d'échoir : il s'y tenait une table-d'hôte à 32 sols, le prix moyen de ce temps-là, mais avec des appartements qui ne coûtaient pas toujours moins de 400 livres par mois. C'était le premier local de l'hôtel de Bretagne, qui n'a eu, vers 1803, qu'à traverser la rue pour passer au second. Un roman avait fait descendre Faublas à cet. hôtel, qui n'avait rien d'imaginaire, puisque nous en donnons aussi l'adresse. Deux des fils du marquis de Juigné, colonel du régiment d'Orléans, tué à la bataille de Guastalla, et qui furent députés aux États-Généraux, comme leur frère, l'archevêque de Paris, donnaient à bail cette propriété avants que la Nation se l'appliquât. Un écusson ovale, en marbre noir, portant en lettres d'or l'enseigne de l'ancienne hôtellerie, y a été exhumé de notre temps, puis une borne fleurdelisée, d'une époque plus reculée. Aussi bien un passage usuel semble creusé sous le bâtiment du milieu pour relier le premier au troisième ; ce tunnel et entrouvre le cercueil, pour ainsi dire, d'un rez-de-chaussée, qu'on a enterré vif en élevant ses abords jusqu'à la place des Victoires, et qui s'est transformé en un premier berceau de caves, tout en gardant le niveau du jardin du Palais-Royal Un escalier de palais, tout en pierre et carré, bien conservé ; et des mansardes sur la rue, qui semblent avoir servi de modèle à celles du château de Chantilly, font remonter à la fin du XVIe siècle cette ancienne résidence de l'abbé de Saint-Honoré. L'hôtel, il est vrai, devint laïque au point de servir de berceau à de royales amours. Les premiers rendez-vous de Louis XV et de la future marquise de Pompadour avaient lieu rue Croix-des-Petits-Champs ; une publicité ménagée par des indiscrétions graduelles préparait pour Mme d'Étioles la succession de Mme de Châteauroux : le roi entrait à l'hôtel de Bretagne par une porte de la rue Neuve-des-Bons-Enfants, et comme deux de ses courtisans le suivaient, il n'en fallait pas davantage pour qu'on attendît à Versailles, la nouvelle favorite qui faisait antichambre.

Un ordre moins relevé de galanteries avait sa chancellerie chez la Gourdan, qui ne demandait qu'à en multiplier les chevaliers, avec des récidives et des variantes d'accolade. Il faut croire que cette entremetteuse, qui habita la rue, avait l'air d'une femme honnête ; on l'appelait ordinairement la petite comtesse. Elle roulait une fois dans un fiacre, que bouscula le carrosse de l'évêque de Tarbes, et le prélat n'hésita pas à offrir une place auprès de lui à la dame qu'il avait versée et qui, n'en souffrant déjà plus, demandait à reprendre la course qu'un accident venait d'interrompre. Mgr la conduisit donc chez Beudet, secrétaire de la Marine, à l'hôtel Praslin, où il l'aida, de sa propre main, à mettre pied à terre ; mais cette courtoisie fit tellement rire des gens qui étaient dans la cour que l'évêque s'en tint là. D'autres prélats, à ce qu'on osait dire, auraient plutôt laissé la petite comtesse sur le pavé que de lui parler en ville, tant ils la connaissaient chez elle ! Certaine Mme d'Oppy, que son mari, ancien grand-bailli d'épée de Douai, avait fait mettre à Sainte-Pélagie, prétendait elle-même n'avoir été chez la Gourdan qu'en la prenant pour une femme de son rang : Plus prudente que, sa cliente, la matrone avait disparu ; on la, condamna par défaut à être promenée sur un âne monté à rebours ; mais elle finit par purger sa contumace et, comme ses livres étaient en règle, un acquittement s'ensuivit. La même affaire avait maintenu pour quelque temps deux entremetteuses moins heureuses dans ledit lieu de correction. Notre vieille drôlesse fit enfin banqueroute au mois de mai 1778, et c'est le moment où deux personnages différemment connus sautaient le même pas : le principal du collège du Plessis et le bourreau. La Delaunay, qui eut aussi de la notoriété dans la partie, prenait la suite des affaires de la Gourdan, qui avait eu, dans la rue même, la Vaudry pour rivale. Nous crayons que le gynécée de celle-ci a efféminé le n° 26, dont la porte bâtarde annonçait la discrétion d'un escalier peu clair et dont le baron se prêtait aux œillades. L'autre avait plus l'air d'un hôtel et se disait maison du Grand-Balcon : n'était-ce pas le 16 ?

Néanmoins cette voie publique avait une spécialité musicale et presque éolienne, comme quartier-général des luthiers lorsque la harpe faisait fureur. Les facteurs d'instruments ne l'ont pas entièrement quittée ; mais on chercherait en vain dans une des maisons de rapport édifiées par le chapitre de Saint-Honoré, maintenant le n° 11, une boutique de luthier que, du temps de Grétry, tout Paris connaissait : un mécanisme à musique y faisait danser des violons en montré. On remarque, par exemple, au 32 un magasin de layetier-emballeur, portant le millésime 1740. Est-ce par modestie qu'aucune date ne s'affiche chez le successeur de Guerbois, pâtissier, dont le renom pour les pâtés se constatait déjà par une note dans une édition de Regnard, contemporaine de cet auteur du Distrait ?

Une ancienne galerie, dont la balustrade surmonte encore une porte et deux boutiques, fait, soupçonner le 16 de mauvaises mœurs dont, après tout, il a pu rester pur : pas d'autre preuve ne se relève à sa charge. Il s'y tenait plus sûrement, au commencement de la Révolution, le bureau des Petites-Affiches de Ducray-Duminil. L'arrestation de ce publiciste, qui succédait à l'abbé Aubert depuis le 15 septembre 1790, fut provisoirement décrétée le 14 nivôse an II, parce qu'il avait inséré l'annonce d'une vente à faire en assignats démonétisés ; par bonheur, il sut exciper de sa bonne foi et revint en liberté rue Croix-des-Petits-Champs. Dans cette feuille, fondée en 1612, l'abbé Aubert donnait encore des fables et Demoustiérs des épîtres ; Ducray-Duminil avait l'un et l'autre au nombre de ses collaborateurs pour une partie littéraire, que les annonces depuis ont envahie.

Rappelons encore que le marquis de Vérac était propriétaire de l'ancien hôtel de Bourbon avant la Révolution. Là rue du Pélican, qui touchait à cette maison ; n'avait été qualifiée que trop gauloisement Poilecon au XIIIe siècle :

Que si les lecteurs : nous permettent de les renvoyer pour le cloître Saint-Honoré rue des Bons-Enfants et rue Saint-Honoré, nous allons être au bout de notre rouleau pour la rue qui devait son nom à une croix placée à l'angle de la rue du Bouloi et à des champs, extra-muros pour l'enceinte de Philippe-Auguste. Un corps-de-garde, qui marquait encore, rue croix-des-Petits-Champs et rue Saint-Honoré, la place d'une ancienne barrière des Sergents, n'a été démoli qu'en 1805.


 

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