Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE DU CROISSANT
II
e arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1859.

Les Falots de l'Opéra. – M. David. – Les Colbert. – L'Hôtel de Mars. – Maison Badin. – Ce qu'était la Rue avant 1739. – 1760. – Le Tripot. – L'Hôtel d'Avance. – Le Cimetière. – Molière et Lafontaine.

Le théâtre de l'Opéra, pour lequel fut construite, sous le règne de Louis XVI, la salle de la Porte-Saint-Martin, donnait alors des bals comme à présent, amusants d'une autre manière, mais n'en ayant que plus de raisons d'être ; moins animés, mais tout aussi connue ; moins petite Bourse des amours, car l'offre y devançait la demande, la grande affaire étant de plaire et de se faire regretter fin courant ! Tripot de galanteries clandestines, où le bon mot, le rire et le sourire, ces trois signes de belle humeur, servaient de fiches à marquer les points ; où l'enjeu profitait de l'incognito du masque pour grossir ou pour s'amoindrir à volonté ; où les parties se jouaient toutefois au pair, avec les mêmes règles des deux parts, après que les cartes eussent été bien mêlées de ce qu'on nommait encore les bonnes fortunes ; où enfin le caprice et l'esprit luttaient à l'aventure contre les réputations toutes faites, dominos diurnes qui donnent le change, au tant que les dominos du bal, sur le mérite personnel !

Ce n'était pas le samedi, c'était le dimanche qu'avait lieu le bal de l'Opéra, toutes les semaines, depuis la Saint-Martin jusqu'à l'Avent et depuis le jour des Rois jusqu'au carême, mitre les jeudi, lundi et mardi-gras. On y allaiUmasqué ou non ; le prix d'entrée était de 6 livres. ; les portes s'ouvraient à l'1 heures, elles se refermaient à 6. Les carrosses de maître, les fiacres et quelques chaises à porteurs faisaient bien sentinelle dehors, pour protéger à la sortie contre la fraîcheur matinale l'ivresse qu'avaient produite les intrigues, la raillerie, le rire, la chaleur, la poussière et un va-et-vient prompt à changer de bras, de conversation et d'illusion. Il y avait aussi à la porte, comme à l'issue de tous les spectacles, un certain nombre de falots. On appelait ainsi des porteurs de lanternes. numérotées, qui se chargeaient, quand manquaient les voitures, de reconduire les gens à domicile, jusqu'au palier de l'étage qu'ils habitaient, moyennant une rétribution variant selon l'heure et la distance.

Un de ces officieux lampadaires, en ramenant rue du Croissant, par une nuit du carnaval, M. David, un chevalier de Saint-Louis, ancien gouverneur-général des îles de France et de Bourbon, l'escorta ponctuellement jusqu'au seuil même de son appartement, accepta sans réplique une pièce de 24 sols. Le lendemain seulement, M. David, bien que son âge tournât le dos à celui des étourderies, s'aperçut que sa montre était restée dans les mains du falot, qui l'avait aidé au départ à se draper de son manteau, et le froid ou la mauvaise humeur, peut-être aussi le contre-coup de quelque déception au bal, l'avait empêché de prendre garde au numéro de la lanterne. De courir néanmoins chez son ami le chevalier Duboys, commandant de la garde de Paris et chevalier du guet. Mais, mon cher, lui dit celui-ci, le mal est sans remède. Je ne peux pas faire arrêter tous les falots, pour en pendre un que tu ne sais pas désigner, et les bourgeois attardés m'en voudraient si j'allais les priver, ce soir, de leurs réverbères ambulants.

Avoue plutôt, reprend le plaignant, que tous ces porteurs de lanternes sont des espions de police qu'on ménage. Pourquoi ne pas les choisir honnêtes ? Tu en parles à ton aise, réplique alors le chevalier du guet ; mais où trouver un honnête homme qui se fasse mouche par dévouement ?

L'ancien gouverneur colonial, victime de cette petite mésaventure, possédait un fort bel hôtel. Il était d'une maison anoblie à Salins, ou d'une maison du Midi de laquelle faisait partie Alexandlle-Alphonse-Joseph, dit le marquis de David, fils de David, comte de Saint-André, puis de Beaurregard, et dont les armoiries à allusion biblique comportaient une harpe d'or, avec ces mots : Memento nomine David.

Par contrat du 30 décembre 1770, Jeanne David, fille du gouverneur, avait épousé Louis-Henri-François comte de Colbert, lieutenant aux gardes-françaises, puis lieutenant du roi au comté de Nantes et second fils de François Colbert, marquis de Chabanais, mort maréchal-de-camp en 1765. Il est probable que le père de la comtesse avait connu le marquis de Beauharnais, gouverneur et lieutenant-général pour le roi de la Martinique et autres îles ; ce qui put valoir dans la suite à sa famille la protection de Bonaparte, pour rentrer en possession de cet hôtel et d'autres biens confisqués à l'époque de la Révolution. Pourtant Stofflet, qui avait été le garde-chasse d'un des frères Colbert, demanda lui-même, pour faire sa paix avec la République, en 1794, que son ancien maître recouvrât ses héritages légitimes ; de plus, presque tous les petits-neveux du ministre de Louis XIV servirent vaillamment l'Empire. L'un des cinq héritiers de Jeanne David, veuve du comte de Colbert, s'appelait Pierre-David de Colbert, lieutenant-général des armées du roi ; un autre, Louis-Pierre-Alphonse de Colbert, passa maréchal-de-camp en 1814.

Quant à l'aide-de-camp de Napoléon Ier, qui le fut ensuite de Louis-Philippe, il occupait encore sous la Restauration l'hôtel qui a gardé son nom et que, pour mettre ordre à ses affaires, il vendit, en y demeurant comme locataire. Le baron Louis, ancien ministre, occupait un appartement sous le même toit. Dans cet immeuble, que mesurent deux escaliers à ferrures de l'autre siècle et qui replie chaque matin sur lui-même les deux battants d'une porte colossale, fut fondé un journal, dont le premier numéro parut le 15 juillet 1836 ; la présente notice sur la rue du Croissant voit le jour dans cette feuille, le Siècle, dont les bureaux sont encore là, ainsi que ceux du Charivari.

Un sieur Duval était propriétaire, avant la fin du règne de Louis XV, des constructions auxquelles ont succédé, aux n°3 12 et 14, l'immeuble où s'imprime la Patrie. M. Preissac de Marestang, dit le vicomte d'Esclignac, époux de Charlotte de Varagnac et fils du marquis de Gardouch, disposait de la maison voisine au même temps ; l'enseigne de cet hôtel de Mars, à l'usage des voyageurs, remonte nécessairement a une époque où l'école romantique des poètes et des peintres n'avait pas rendu le paganisme ridicule : les dieux et les demi-dieux qu'on invoque depuis lors ne sont-ils pas encore plus ballottés qu'autrefois, mais sont élus à d'autres scrutins ?

Un gros propriétaire, M. Badin, signe aujourd'hui les nombreuses quittances de loyer du 8, où Mme Bouillet a précédé le sieur Cadet, dans le siècle d'avant, à l'enseigne du Nom-de-Jésus, laquelle était aussi celle d'un magasin de nécessaires tenu dans la galerie de Valois par le même Badin sous la Restauration. La demi-lune ménagée à l'entrée de cette ruche de petits ménages est marquée sur le plan de 1739, où la maison figure avec jardin, mais où n'est nullement indiquée l'échancrure pareille de l'hôtel Colbert. Les plans des années 1707 et 1717 ne fortifient eux-mêmes la rue qui nous occupe que d'une seule de ces innocentes demi-lunes, facilitant dans les rues trop étroites la circulation d'une voiture. Gomboust, en 1662, ne fait voir qu'un jardin, suivant le cours de la voie à une distance suffisante pour que des maisons le précèdent ; mais celles-ci ne sont nullement accusées. La rue portait déjà, l'an 1612, son nom, qui lui venait d'une enseigne ; les livres sur Paris en conviennent ; mais leurs découvertes se restreignent, rue du Croissant, à ce trop peu de documents. Pour en vérifier la valeur, nous avons comparé l'enceinte de Paris sous Charles V à celle de Paris sous Henri IV, et le fait est que le sol de la rue, laissé hors de ville par la première enceinte, y fut incorporé par la seconde.

Voici, du reste, quels étaient les propriétaires de notre rue, du côté de celle des Jeûneurs, il y a à-peu-près 160 années :

Claude de Mesmes comte d'Avaux, marquis de Givry, trois maisons, dont il avait occupé au moins une. – Ferdinand. – L'abbé Dutot. – Caboué, propriété, ayant de la profondeur. Mlle de la Haye. – Berrichon, grande propriété. – La Suze. – Fouet, brodeur. – Mme Bouillet. – Dezègre, marbrier.

Dès 1739 étaient en façade sur la voie, tels que nous les voyons encore, les n°s 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 10, 16, 18, 20 et 22. Les sieurs Cardinal et Desnoyers payaient, un peu plus tard, droit de cens à l'archevêque de Paris pour le 6 et le 4, actuellement divisés en deux petits hôtels-garnis, et pour le 2, dont le devant est vieux et bas avec une grande porte. Le 1 et le 3 sont le flanc gauche du ci-devant hôtel de Chalabre, mis en loterie sous la Révolution et qui donne rue du Sentier. Le 5, fier d'une rampe en fer, d'un mascaron et d'une prestance, qui sent toujours le tiers-état, appartenait à un bourgeois, le sieur Guyot, et logea Baculard d'Arnaud, grand romancier, qui épousait en 1767 Mlle Chouchou, marchande de modes. Le 7, ouvrant rue Saint-Joseph, a gardé à ses fenêtres des grilles, d'appui du temps de M. de Varagnes, dont la propriété formait équerre sur un jardin, remplacé aujourd'hui par une maison moderne. A l'encoignure de ce n° 7 commence l'élargissement, de l'ancienne ruelle du Croissant, notre rue.

Le président Massu, contemporain de David, avait le n° 18, qui devint, sans qu'il y fût pour quelque chose un tripot où se jouaient la belle et le biribi. M. de Pressigny, fermier-général, était le second voisin du président ; mais on entrait dans sa propriété principalement par la rue des Jeûneurs. Quant à l'ancien hôtel d'Avaux, immeuble en partie double, il appartient en ce temps-ci à deux propriétaires différents, bien que l'issue en soit une. Il y avait déjà division : en 1769, car le fond appartenait à M. Gamont et le devant, faisant angle, à M. Zilgens, dit Éclair, qui eut pour héritier son fils, un avocat au parlement : un café se tient à ladite encoignure depuis assez longtemps ; lorsqu'on en refit la devanture, en 1869, on retrouva intacte, sous la boiserie, une affiche qui annonçait encore, mais un peu tard, une vente pour l'un des premiers jours de 1784. Sur M. de Manneville, émigré, fut saisie la portion de cette propriété que M. Gamont avait eue. Or damoiselle Charlotte-Jacqueline-Françoise de Manneville, cousine de la duchesse de Rochechouart, avait épousé, en l'année 1764, Colbert, comte de Maulevrier ; cette comtesse de Colbert était de la famille des Manneville, gouverneurs de Dieppe. Il vivait, d'autre part, un Jean-Robert Gosselin de Manneville, chevalier de Saint-,Louis, en 1766.

Il n'y a plus que deux immeubles à caractériser par des révélations sur leurs antécédents. M. de la Planche en était propriétaire à l'autre coin de la rue Montmartre. A l'église Saint-Eustache appartenait le cimetière Saint-Joseph, qui venait après. Moyennant échange, le chancelier Séguier céda, en 1625, à Saint-Eustache, dont il était le premier marguillier, un grand terrain de la rue du Croissant à celle Saint-Joseph, où il fit construire une chapelle, dont il posa, seulement quinze ans après, la première pierre, bénite par le curé Étienne Tonnellier. Médiocre était l'architecture de cette petite église, qui n'avait ni fonts baptismaux ni saint-ciboire ; mais, si l'on n'y baptisait pas, en revanche on enterrait des morts à l'ombre de son édifice, qui, avant d'être jeté bas, devint le chef-lieu d'une section pendant la République.

La dépouille mortelle de Molière reposait dans ce cimetière, en vertu d'un permis d'inhumation signé en 1674 par M. de Harlay, archevêque de Paris ; on croit même qu'à côté de Molière gisaient les restes de Lafontaine, ce qui depuis a été contesté. Néanmoins, avant d'établir le marché Saint-Joseph à la place de l'église et de l'asile mortuaire du même nom, l'autorité chargea des commissaires de relever les cendres des deux poètes, qu'on déposa au musée des Petits-Augustins et qu'en 1816 on transféra au Père-Lachaise : muette odyssée, qui ne séparait pas les deux compagnons de voyage ! La mort accouplait deux grands noms, conviés ainsi que l'un par l'autre au banquet de l'éternité, ici-bas promise au génie comme aux âmes dans un autre monde.


 

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