Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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BOULEVARD DE LA BASTILLE
Boulevard Contrescarpe, rue Mazet et rue Blainville,
Contres-carpe-Saint-Marcel
XII
e arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1859. Ce boulevard a été formé par la rectification de la rue des Fossés Saint-Antoine qui existait au commencement du XVIIe siècle. Sa dénomination actuelle date de 1898. Précédemment, boulevard de la Contrescarpe, plus anciennement chemin et rue de la Contrescarpe. La rue Contrescarpe-Dauphine était aussi indirectement voisine de l'école de Médecine que la rue Contrescarpe-Saint-Marcel du Jardin des Plantes ; leur accouplement, dit à l'identité d'origine et maintenu par l'ordre alphabétique, n'a été dissous que depuis. Un médecin et un naturaliste de la première moitié de notre siècle sont maintenant leurs patrons respectifs. Seulement la rue Blainville a perdu ce qu'avait la rue Contrescarpe-Saint-Marcel entre la rue Mouffetard et la rue de Fourcy, maintenant Thouin : retranchement qui profite à la rue du Cardinal-Lemoine, naguère des Fossés-Saint-Victor.

Feuillets d'histoire posthume pour les fortifications de trois anciennes portes de la ville. Trois voies de communication portent encore ce nom de Contrescarpe qui nous rappelle d'anciennes portes de Paris, dont elles contournaient l'escarpe.

La porte Saint-Antoine, construite sous Henri II et que décoraient des sculptures de Jean Goujon, fut sacrifiée dès l'année 1777 a la formation d'une petite place de la Porte-Saint-Antoine, fondue depuis dans celle de la Bastille. La mise en communication de la rue du Faubourg-Saint-Antoine avec la chaussée de Bercy rétrécissait le fossé de la Bastille, en 1781, et supprimait quelques échoppes, se don nant en location, pour lesquelles l'état-major de cette place-forte se contenta d'une légère indemnité, payée par le bureau de la Ville. L'alignement de la rue Amelot, qui se trouvait ainsi continué, avait reculé dans le fossé la contrescarpe du bastion détaché de la demi-lune de la Bastille. Mais plus encore de murailles et de fossés auraient été impuissants à défendre la forteresse elle-même contre le vent qui se déchaîna pour l'abattre. Il n'en restait plus que l'emplacement, dont Charles V avait agrandi Paris en élevant ce monument de défense, devenu celui des lettres de cachet. La rue sortie en 1790, de l'ancienne contrescarpe a un boulevard pour seconde édition, corrigée et augmentée vers la fin du règne de Louis-Philippe par l'édilité parisienne.

Une rue Contrescarpe-Dauphine ou de Saint-André s'était ouverte, dans la zone de l'enceinte de Philippe-Auguste, en aile de la porte Buci ; on l'appelait néanmoins de la Basoche en 1636, c'est-à-dire trente-six années avant qu'on démolit la porte, qui avait aussi bien cessé de s'ouvrir et de se fermer que la porte Saint-Denis à notre époque.

Cette rue courbe sur le plan de 1714, accuse 10 maisons, qui sont les mêmes que de nos jours, et dès lors elle se rétrécit sensiblement pour se planter, comme une corne dans le flanc de la rue Saint-André-des-Arts. Des fenêtres à coulisses et à petits carreaux, voire même plusieurs œils-de-bœuf, ne dissimulent pas que le côté, droit aura quelque, chose à nous dire mais il semble que l'autre côté donne à choisir le siècle, avant d'y reporter le curieux qui 1’interroge. Par-là tournait avec la contres-carpe un séjour de Navarre, en marge rue Saint-André-des-Arts. Il appartint à la reine Jeanne qui, tout en étant la femme de Philippe-le-Bel, conserva personnellement l'administration de la Navarre et de la Champagne, états qu'elle tenait de son pèse et qu'elle délivra à main armée de leurs envahisseurs. L'hôtel devint Buci mais c'est sans doute avant que Charles VII fit murer la porte voisine dont Périnet-Leclerc avait livré les Clefs, par trahison, aux troupes du duc de Bourgogne. Cette pénitence matérielle ne fut levée que par François Ier pour la porte Saint-Germain, anciennement Buci. Les archevêques de Lyon ne nous semblent avoir pris possession de la résidence qu'au XVI siècle. Plusieurs maisons contiguës à leurs grand et petit hôtels, renouvelés de celui de Navarre, ont appartenu aux mêmes prélats.

Quelque Notre-Dame de Fourvière, devant laquelle on se signait, rayonnait sans doute dans la niche en souffrance du n°11. Le 7 n'est plus au rez-de-chaussée qu'une remise de voitures à bras et il n'en porte pas moins la tête haute ; ce matériel de petit roulage ne rappelle guère que l'auberge du Cheval-Blanc, qui a gardé tout à côté une physionomie si pittoresque, était sous Louis XIV un point de départ et d'arrivée pour les voyageurs ; à l'enseigne des Carrosses-d'Orléans. Au milieu du règne suivant, le service avait déjà dû s'améliorer ; mais il y avait encore peu de voyageurs. Les carrosses et messageries de ce bureau desservaient Orléans, Vendôme, Bourges, Tors, La Rochelle et Bordeaux ; il partait une seule voiture par semaine pour chacune de ces destinations ; le prix était de 96 livres pour Bordeaux, nourriture comprise, avec 6 sols de supplément par livre de bagages. Des bâtiments que vous voyez formaient leur carré sur une cour dès l'année 1652 ; mais ils dépendaient toujours de l'hôtel de Lyon, qui se maintenait principalement rue Saint-André-des-Arts, d'après Gombout. Par contré, un plan de 1743 ne marquait plus le même hôtel qu'en la rue Contrescarpe-Dauphine.

Le service général de la Poste aux Chevaux y remplaçait des services partiels de diligences quand M. de Veymerange fut nommé intendant des Postes et Relais. L'université de Paris avait joui d'un privilège de messageries et de postes, remplacé en 1719 par le 28me de ce que rapporteraient les Messageries et Postes royales : part qui s'élevait d'abord à 120,000 livres et qu'avait dû grossir l'augmentation croissante du bail. Fallait-il pourtant que M. de Veymerange gagnât de l'argent ! Il était si gros joueur que M. de Choiseul lui en avait retiré l'emploi de commissaire des guerres ; mais la disgrâce de ce ministre avait permis à sa victime de revenir sur l'eau et d'obtenir, avant de prendre les Postes, jusqu'à l'intendance de l'armée qui devait passer en Angleterre. Il n'en était d'ailleurs pas quitte avec Mme Adeline, de la Comédie-Italienne, à moins de 10,000 livres par mois. Encore cette beauté à hôtel et à équipage osa-t-elle tromper avec un maquignon l'intendant de la Poste aux Chevaux ! Sa seule excuse était que le protecteur n'avait pas craint de marchander, pour le lui offrir, un attelage, qui n'avait été livré par le fournisseur que moyennant ce pot-de-vin en nature. Tout en faisant à Adeline l'honneur de croire que c'était par trop cher, M. de Veymerange rompit net avec elle.

Les murs du fossé de Paris avaient été doubles également et séparés l'un de l'autre par une contrescarpe près la porte Saint-Marcel. Messire de Fourcy, prévôt des marchands, reçut en 1686 l'autorisation de débarrasser la voie publique de cette porte, pour donner une pente plus douce aux abords des maisons qui se comptaient dès lors rue Contrescarpe-Saint-Marcel et qu'on reprit en sous-oeuvre, à 16 pieds de l'ancien niveau, en donnant une indemnité à leurs propriétaires. Sous Louis XIV étaient aussi comblés les derniers des fossés creusés depuis cinq siècles entre les portes Saint-Victor et Saint-Jacques, ligne dont avaient fait partie ceux sur lesquels régnait ladite rue.

Elle n'avait en ce temps-là que deux propriétés qui ressortissent du quartier de la place Maubert. Nous estimons celles qui répondent aux premiers chiffres impairs antérieures au changement de niveau opéré sous les auspices de Fourcy. Mais le 2, dont les étages font nombre, a du s'asseoir sur la pente adoucie, ainsi que le 4 et le 6 ; aux constructions basses qui servent d'ateliers.

Le côté gauche de la rue commençait, en 1663 par les Deux-Aigles, maison et jeu de paume sous la même clef. Venaient après les Deux-Bouteilles, dont Michel Santeuil était propriétaire. Ensuite, le Puits-Tartare, à Nicolas Bouvier.

Notre n° 7 appartenait à Claude Goustellier et se vendit plus tard, en 1740, à Baptiste Rouillé, officier, dont l'héritier fut Michel Rouillé de Fontaine, conseiller honoraire au parlement. Un jeu de paume y était mitoyen avec le Puits-Tarture, au VIIIe siècle ; mais d'autre part s'y rattachait, à l'angle de la rue Mouffetard, le cabaret qui avait arboré le premier une Pomme-de-Pin. Ce tournebride, qu'on ne regardait pas comme plus jeune que le mur d'enceinte, servait dans l'ancienne contrescarpe de salle d'attente aux domestiques, aux porteurs de chaise et aux montures des personnages qui ne faisaient pas à pied leurs visites de curiosité ou de famille au collège de Navarre ou à l'abbaye de Sainte-Geneviève. Rabelais, en en vantant les agréments, n'avait-il pas signé les lettres d'anoblissement d'une taverne, devenue bientôt celle de la Pléiade de Ronsard ? La même invocation fut prise par d'autres cabarets, notamment par celui de la rue de la Juiverie qui se flattait de faire suite au premier, et où Racine, Molière, Chapelle, Lafontaine se réunissaient.

Une autre buvette risquait la même enseigné à la Vallée-de-Misère, quai de la Mégisserie : c'était la Pomme-de-Pin des racoleurs. La bravoure en bouteilles se débita aussi, du temps de Louis XVI, chez un concierge du jardin des Tuileries, à l'extrémité de la terrasse du bord de l'eau : Pomme-de-Pin encore, Pomme-de-Pin ! Et j'en passe. Étiquette, célèbre, à coup sûr, et qui méritait d'autant mieux de survivre aux révolutions que celles-ci ont multiplié jusqu'à l'abus ces sortes d'établissements, qui tendent à devenir aussi bêtes qu'on y avait de l'esprit quand ils restaient encore clairsemés ! De l'immeuble s'est retranchée son encoignure, qui n'a plus rien d'ancien que pour mémoire : une inscription en lettres gothiques indique exactement la place qu'occupait le vénérable cabaret. Toutefois le dernier exploitant de ce fonds de commerce historique a cédé lui-même son enseigne à un marchand de vin, dont la boutique se trouve en face de l'inscription, grâce à une place qui n'a été formée qu'en 1833. Pierre Dupont fait acte d'apparition de temps à autre, comme un fantôme du curé de Meudon, dans cette buvette au vin parfumé de souvenances qui enorgueillissent le buveur et où une toile, en regard du comptoir, représente cette porte Saint-Marcel dont nous rappelions tout à l’heure l'exécution.

Le 13, qui plie sous les années, est aussi l'endroit où fait coude l'avant-bras de la rue Contrescarpe-Saint-Marcel, qui dépendait du quartier Saint-Benoît, pour 11 de ses maisons, peu de temps après l'aplanissement relatif de la voie. Les n°s 12, 14, 17 et 19 semblent d'un âge plus avancé que le 21, maison à quatre portes, et que le 23, qui -compte huit étages, dont cinq d'escalier à balustres, filature de coton sous le premier empire. A cette dernière propriété est contiguë une maison à façade percée d'une niche ; vers la fin du siècle précédent, un charpentier y demeurait. Plusieurs de ces immeubles faisaient corps, nous dit-on, avec la caserne de la rue Neuve-Sainte-Geneviève (rue Tournefort), annexe de la caserne de Lourcine ; mais on serait porté à les prendre de préférence pour un ancien couvent, et il nous revient d'autre part qu'une communauté de Sainte-Perpétue a siégé par-là.

Pas moyen de dire plus au juste à quel n° de la même rue habitait Catherine Théos, visionnaire exaltée, dite la Mère de Dieu. Un arrêt du tribunal révolutionnaire la fit exécuter avec dom Gerle, la marquise de Châtenois et Quéviemont, médecin du duc d'Orléans, le 27 prairial an II, d'après. M. Girault de Saint-Fargeau. Mais M. Bouillet la fait mourir à la conciergerie.


 

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