Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE COQUILLIÈRE
I
er arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1852.

Les Hôtels de Flandre, Dupin, de Soissons, Bullion, Chamillard, Witmer, Crisenoi. – La mère Proudhon. – Le Jeu de Paume au Serment. – 1705. – Talma. – Deux Farceurs abusant de la Réputation du Sultan. – Fleury.

L'hôtel de Flandre restait en-dehors du Paris de Philippe-Auguste, dont une porte, la porte Coquillière, ouvrait entre les rues actuelles de Grenelle-Saint-Honoré et Jean-Jacques-Rousseau (deux rues qui n'en font plus qu'une, sous la dernière dénomination) M. Coquillier, qui avait vendu l'une de ses maisons au comte de Flandre, était d'une famille dont on peut citer plusieurs Parisiens des XIIe et XIIIe siècle, par exemple Robert et Adam Coquillier, comme signataires de plusieurs actes, et Odeline Coquillière, pour avoir fondé une chapelle à l'église Saint-Eustache en 1262. Porte et rue devaient leur nom au propriétaire Coquillier. Les confrères de la Passion donnèrent pendant sept années des représentations de leurs mystères à l'hôtel de Flandre, avant sa démolition, qui date de 1547. Sur une portion du terrain de cet hôtel, le fermier-général Claude Dupin eut un hôtel à deux portes, rue Coquillière et rue Plâtrière ; il écrivait des livres, sans les signer, avec le concours de sa femme. L'éducation de leur fils fut confiée quelque temps à Jean-Jacques Rousseau, et ce grand précepteur, dont la rue Plâtrière porte le nom depuis la Révolution, n'empêcha pas l'élève de désoler d'abord ses père et mère par son inconduite. En la propriété de Claude Dupin, une tour survivait à l'enceinte du XIIe siècle : une exhumation postérieure a mis à jour, des antiquités romaines dans cet immeuble, ou dans un de même provenance.

D'autre part la même porte urbaine était flanquée d'un séjour qui, tour à tour, porta les dénominations de Nesles, de la Reine, de Bohême, des Filles-Pénitentes et de Soissons. Jean de Nesles, sous le règne de saint Louis, en fit hommage à la reine Blanche, dont le dernier soupir s'ÿ rendit ; Philippe-le-Bel en gratifia Charles de Valois, son frère ; puis Philippe-de-Valois, en 1327, c'est-à-dire avant de prendre le sceptre, en favorisa Jean de Luxembourg, roi de Bohême. La fille de ce prince, Bonne de Luxembourg, épousa Jean de France, qui monta sur le trône de son père, Philippe de Valois. Le palais de Bohême, par ce mariage, revenait à la Couronne : on y voyait clair par des fenêtres grillées de fils d'archal et presque étroites comme des meurtrières. Son grand luxe était la sculpture ; son jardin, pourvu d'un bassin, avec l'agrément d'un jet d'eau, qui était alors peu commun, s'étendait depuis la rue d'Orléans jusqu'à Saint-Eustache à-peu-près ; sa chapelle, dite de la Reine, faisait coin sur la rue de Grenelle.

La maison de Savoie, puis la maison d'Anjou disposa du royal manoir, qu'on se passait comme une bague au doigt ; Charles VI le racheta, pour en faire présent à son frère, le duc d'Orléans. Plus tard Louis XII accorda aux filles Pénitentes une portion de ce séjour, pour y établir leur maison ; plus tard encore, Catherine de Médicis transféra ces religieuses rue Saint-Denis et elle fit contribuer les grands artistes de son temps au rétablissement du palais, pour y fixer sa résidence. Cet hôtel de Soissons fut légué par la même reine à sa petite-fille, Christine de Lorraine ; la testatrice, par malheur, avait laissé des créanciers, qui le firent vendre à Catherine de Bourbon, la sœur de Henri IV. Thomas-François de Savoie, prince de Carignan, fut le dernier propriétaire ; ses créanciers requirent, en 1748, la démolition du palais qui avait tant de fois changé de mains sans déroger. M. de la Voypière, sous. Louis XVI, possédait un hôtel bâti avec les pierres de l'hôtel de Soissons, sur un point du même sol, à l'angle de la rue du Four-Saint-Honoré (Vauvilliers).

En ce temps-là M. de la Granville avait presque en face, entre la rue du Jour et la rue Plâtrière, un autre hôtel, que M. Aguado acquit en dernier lieu ; François Mansart avait créé pour Charles de l'Aubespine, marquis de Châteauneuf, cette résidence, passée à la famille de Laval en 1766. En interrogeant les personnes qui habitent les maisons édifiées à sa place, et dont l'alignement n'a été pris qu'en 1860 ; mais en vertu d'une ordonnance royale de 1847, notre éditeur a fait la connaissance de la portière du 14, qui, lorsqu'elle a vu jeter bas l'œuvre de l'architecte de Louis XIV, ne s'appelait encore ni fille ni femme Proudhon. Aucune alliance, aucun degré de parenté que nous sachions avec le sophiste, seul homme de talent révélé par la révolution de Février, ne justifie pareille conjonction ; mais les oreilles de la bonne femme lui tintent depuis que sa maison fut un club, et elle raconte incessamment que si le tumulte des frères et amis de Sobrier et de Proudhon l'a étourdie pour le restant de ses jours, du moins les citoyens clubistes avaient pour elle plus d'égards et lui montraient moins d'exigences que les locataires d'à présent, qui sont portés à se croire tout permis depuis qu'on augmente leurs loyers. En foi de quoi tout le quartier lui a voté, à l'unanimité, le sobriquet de mère Proudhon.

Une plaisanterie d'un autre genre faisait traiter de ci-devant hôtel de Casse-Noisette, sous le Directoire, une propriété dont s'arrondit encore l'angle de la rue du Bouloi, avec un balcon pour ceinture, également nouée sur la rue Coquillière, et où siégeait la IVe municipalité. Avec le temps on a pris au sérieux la désignation de Casse-Noisette, qui avait de quoi nous dérouter. D'anciennes écuries de la maison ont été transformées, il est vrai, en une pharmacie ; mais, au lieu de broyer les noisettes au moyen d'un petit étau, les droguistes les passent au pilon, et d'ailleurs cette pharmacie, fondée vers 1730 au n° 22 de la même rue, n'est au 25 que depuis 1804. Des pièces inédites nous ont appris heureusement que cet hôtel, paraissant annexé à l'hôtel de la Douane sur le plan de Turgot, ainsi que les n°s 21 et 23 actuels, appartenait du temps de Louis XVI au fermier général Gigot de Crisenoi, et nous avons deviné une corruption progressive de Crisenoi dans Brise-Noix, Casse-Noix, Casse-Noisette. Ce financier était-il parent du marquis de Chauvelin, ambassadeur à Gênes, et de son frère, chanoine de Notre-Dame, siégeant au parlement ? Louis Chauvelin de Crisenoi, dès le milieu du XVIIe siècle, était receveur général des domaines et bois de la généralité de Paris.

Le Domaine de l'État n'en a pas moins pris possession de l'hôtel Crisenoi à l'époque révolutionnaire. Puis la maison a été cédée aux héritiers de Jacques Vaussy, en échange du Jeu de Paume où avait commencé par un serment l'ère nouvelle et regardé pour cela même comme un monument national, en exécution de la loi du 23 messidor au VII, conformément à un arrêté consulaire du 19 prairial an IX et par décision du ministre des Finances du 12 messidor même année. Les héritiers Vaussy étaient les mineurs Langlois, Mme Molènes, née Alison, Mme Vaussy et Angélique-Nicole Langlois, épouse de Jacques-Joseph Talma. Permis de croire, par conséquent, que le crédit du tragédien Talma chez le premier consul n'avait pas nui à la conclusion de l'affaire qui intéressait sa femme et qui demeurait en suspens depuis le 20 juin 1789. A l'audience des criées, le 8 floréal an X, l'architecte Lemoyne se faisait adjuger l'immeuble attribué à ladite succession, ancien hôtel Crisenoi, dont une aile tenait alors à Fouché et le fond à la compagnie Saint-Simon. M. Tiolier, graveur général des monnaies, fut en 1808, l'acquéreur de Lemoyne.

Au-delà de la rue du Bouloi, sur la même ligne, l'année 1705 voyait se suivre comme propriétaires :

Les carmélites (plusieurs maisons, ne comptant que pour une encore). Darboulin (2 portes cochères). Mme Felsot de la Tour-Saint-Wast, à l'Epée-de-Bois. Mme Yvon (porte cochère), au Roi-d'Angleterre, Mme Pornet (porte cochère). Dubois et consorts. Fleury, à l'Amandier-Fleuri.

Sur la ligne opposée, dans toute la longueur de la rue, même date :

Chevalier (coin de la rue du. Jour). La fabrique de Saint-Eustache. Parquet, tapissier. Le même, au Grand-Apollon. Berier (porte cochère). De la Thouanne (porte cochère). Dieufinois, médecin, aux Trois-Bouteilles (coin de la rue Plâtrière). De Bullion, prévôt de Paris, à la Gerbe-de-Froment (autre encoignure). Le même. De Beauvais, notaire (2 portes). De Bullion (porte cochère). Le même. Le même, à Saint-Jean (coin de la rue Coq-Héron). Le duc de Gesvres (porte cochère), autre encoignure. Le même (porte cochère). Le même. Le même (simple mir). Mato (porte cochère). Mme Lafayette. Béchet. Aubert, introducteur des ambassadeurs (2 portes cochères). Guyeux, procureur (coin de la rue des Vieux-Augustins (Argout). De Beauvais, notaire (son étude et domicile, autre encoignure). Chevalier.

L'hôtel bâti en l'année 1630, sur le plan de Levau, pour le surintendant des finances Bullion, donnait aussi rue Coq-Héron, mais principalement rue Plâtrière. Ses dépendances sur la rue Coquillière n'étaient pas toutes du même jet. Dans cette région, le n° 22, qui manque trop de profondeur pour avoir surgi seul, garde un escalier à balustres pour témoigner d'un âge plus avancé. L'hôtel Bullion s'est consacré aux ventes publiques en 1780 ; mais les priseurs et les enchérisseurs n'avaient que faire de la totalité ; deux belles galeries se convertissaient donc en une loge maçonnique et la grand salle servait à donner des concerts ; il y avait, en outre, des locataires. Talma lui-même demeurait à l'hôtel Bullion lors de ses débuts aux Français.

Un petit nombre d'années après, le comité des halles et marchés tenait des séances au ci-devant hôtel Witmer. Ainsi s'appelait un fermier-général dont l'ancienne propriété était sous la Restauration au général baron de Baltus, mais s'exploitait déjà en hôtel-garni sous le premier empire : c'est encore l'hôtel Coquillière.

Du 29 et de cinq autres maisons à la suite furent en possession les carmélites, qui toutefois aliénèrent plusieurs lots de leur couvent de la rue du Bouloi et de la rue Coquillière, après l'avoir quitté. Ce que le duc de Gesvres eut vis-à-vis faisait aussi plus ou moins corps avec son hôtel de la rue Coq-Héron, qui fut pareillement celui de Michel de Chamillard, contrôleur-général des finances et ministre de la Guerre sous le même règne.

A l'ancienne Épée-de-Bois ou à l'ancien Roi d'Angleterre cohabitaient, en un temps moins reculé, les filles Dumoulin et Viriville. Ces deux impures fréquentaient, en toilettes voyantes, les promenades à la mode ; mais une fois elles n'y firent la conquête que de deux mystificateurs, les acteurs Musson et Dugazon, qui leur offraient, de la part du Grand-Turc, un engagement de sérail pour- trois ans : l'un se donnait pour le médecin, l'autre pour l'essayeur des odalisques. Rien ne manquait plus à l'édification des deux agents quand ils sortirent, afin de rédiger. le rapport favorable qu'attendait Sa Hautesse ; mais le secret s'en garda si mal que, le lendemain, les deux futures pensionnaires du harem étaient montrées au doigt dans le jardin du Palais-Royal, où elles n'osèrent plus reparaître.

Le comédien Fleury avait son logement, en l'an VIII, dans une autre maison, que distinguent sa cour illustrée de sculptures, une rampe en fer tordu dans l'escalier et le chiffre 44 dont la porte est guillemettée. La distinction de ses manières à la scène, dans l'École des Bourgeois, l'Homme de bonnes Fortunes et le Chevalier à la Mode, faisaient de Fleury un modèle, tant il excellait à copier ceux qui donnaient le ton à l'ancienne cour ! Mais il avait failli, sous la Terreur, être traité absolument comme un homme de condition et jouer un rôle qu'on ne saurait répéter. Par ordre de Collot-d'Herbois, Fleury, Larive, Dazincourt, Mlle Contat et Mlle Raucourt avaient été mis en jugement, à la suite des représentations de l'Ami des Lois, et ils eussent succombé assurément si M. de Bussierre, qui ne pouvait, les sauver que par un moyen de comédie, l'avait soustrait le dossier de l'accusation au comité de sûreté générale, dont il se trouvait l'employé.

La rue, en fin de compte, n'a guère l'air d'être du XIIe, siècle. Mais elle comptait sous Louis XIV 42 constructions et 47 luminaires ; c'est approximativement le même nombre qu'à présent. Une croix y surgissait près Saint-Eustache, au droit de la rue du Jour.


 

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