Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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MICHEL-LE-COMTE
III
e arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1864.

Elles se suivent depuis si longtemps, sans se confondre, qu'autant vaut n les pas séparer. Qu'elles remontent donc le cours des âges, comme deux wagons enchaînés l'un à l'autre, qui laisseraient descendre, à chaque station des souvenirs, faute de voyageurs. Parfois c'est la cloche d'un collège ou d'un couvent du Moyen-âge qui donné le signal du départ quand nous nous remettons en route dans ce voyage brisé d'historiographe ! Ici, par extraordinaire, l'or et l'argent commencent par résonner : tout le monde ne s'en plaindra pas.
Entendez-vous léchant des lingots d'or, balancés par des poids de fer, et l'harmonieux froufrou d'un grand comptoir d'escompte ? Cela bruit, sans fatiguer l'oreille, entre les rues Michel-le-Comte et Montmorency, chez la veuve Lyon-Allemand, dont le commerce était fait sous le premier empire par Joseph Allemand et Hartzfeld, en la rue Grenier-Saint-Lazare.

A la maison de Mme Lyon-Allemand touche un ancien hôtel que la rue Montmorency partage aussi avec celle Michel-le-Comte, qui le cote n° 22. D'ubois de Crancé, qui y demeura, était d'abord parvenu à entrer dans les mousquetaires ; mais des doutes accentués sur sa noblesse l'avaient réduit à la consolation de commander dans la garde nationale. Cet ardent révolutionnaire, dantoniste à la Convention, s'acharna surtout contre Louis XVI, dont il vota la mort, comme le ci-devant comte Le Peletier de Saint-Fargeau, qui fut assassiné par un ancien garde du corps la veille de l'exécution du roi. Sur ce la rue Michel-le-Comte prit sans déroger, mais ne garda pas longtemps le pseudonyme de Michel-Le-Peletier. Dubois de Crancé, plus heureux que son Collègue, devint sous le Directoire ministre de la Guerre ; mais, après le 18 Brumaire, il se retira, faute d'emploi, dans ses propriétés champenoises.

L'hôtel des Hypothèques portait le chiffre 32 dans la même rue, sous l'Empire. Un épicier du voisinage était à cette époque une ancienne tricoteuse : elle désirait garder un incognito que, par égard pour les parents d'une femme, revenue à bien, qui reniait jusqu'à son sexe, nous ne violons môme pas. Ferry, autre épicier de la rue Michel-le-Comte, était l'un des gardes du corps des épiciers et apothicaires en 1772.

Notabilités de cette rue, quatorze ans après :

M. Lenoir de Mézières, payeur de rentes, au n° 19 de notre temps, hôtel dont le 17 devait dépendre ; M. Vaudé, banquier, n° 20 l'architecte Verniquet, n° 21, et M. d'Halvil, au 28, hôtel donnant aussi dans la rue Montmorency, où nous en parlerons plus amplement.

La charge de commissaire-voyer, achetée par Edme Verniquet en 1774, l'avait poussé à réaliser, comme architecte du Jardin-du-Roi, des projets de Buffon. Mais son grand-oeuvre fut le plan de Paris, qui demanda 28 années de travail. L'ordre de dresser ce plan avait été donné par Louis XVI, dès 1783, mais sur des proportions si vastes qu'elles avaient bientôt fait reculer devant l'exécution. Le commissaire de la voirie avait relevé ce projet abandonné, et ses planches étaient déposées aux Cordeliers. Puis, la Révolution venue, le bureau du Plan s'installa au ci-devant hôtel d'Angivilliers, près le ci-devant Oratoire-Saint-Honoré, où l'auteur se trouvait sans doute logé plus grandement que rue Michel-le-Comte. Le plan ne compta ses 72 feuilles grand-atlas qu'en 1796, et, comme si Verniquet n'avait plus rien à faire, son nom se gravait sur une tombe vers la fin du Consulat.

Verniquet en sortant de chez lui, avait souvent passé devant le bureau des Paumiers, a l'entrée de la rue Grenier-Saint-Lazare, et puis, quelques portes plus loin, devant les ateliers de Lafontaine, inventeur privilégié d'une serrure dont l'Académie avait approuvé les combinaisons nouvelles. Les statuts de la communauté des maîtres paulmiers, raquettiers, faiseurs d'estoeufs, pelottes et balles, remontaient au commencement du XVIIe siècle. Ses membres étaient exclusivement en possession de fabriquer et de vendre, avec les ustensiles du jeu de paume, ceux servant au jeu de billard. Le bureau se trouvait encore dans la rue de Seine à la fin du règne précédent ; depuis lors le droite de réception avait baissé de 1,600 à 600 livres.

Il semble que la propriété foncière, dans les deux rues dont nous nous occupons, ait, été plus divisée sous la Régence qu'à notre époque. La rue Michel-le-Comte avait 61 maisons, et l'autre, 46 : presque un tiers de plus qu'aujourd'hui ! On y a si peu démoli que plus d'une façade devait appartenir à un autre propriétaire que le corps de bâtiment élevé par-derrière. Il faut qu'on ait ainsi porté en compte pour plus d'une maison chaque hôtel, et combien la rue Michel-Lecomte : en était pleine ! A main droite, elle partageait, avec la rue Montmorency trois propriétés de ce genre ; à main gauche, elle commençait par une aile et des dépendances de l'hôtel Caumartin, suivies de près par un hôtel Thiroux (et il y en avait un autre du même nom dans le quartier), ensuite par un hôtel Ferlet, par un hôtel Lemaître, enfin par un hôtel Mérat, qui s'appela aussi Crillon, et auquel faisait vis-à-vis l'hôtel Bouligneux, plus tard d'Halvil. Que de pratiques excellentes à la portée du vitrier Rousseau, dont la boutique était dans ladite rue ! L'honnête homme dont nous parlons est celui qui avait recueilli un enfant naturel de Mlle de Tencin, abandonné sur les marches d'une église, mais à l'éducation duquel pourvoyait son père, le chevalier Destouches-Canoh, et cet enfant devint l'illustre d'Alembert.

Remontons-nous encore de quelque trente années ? On parle alors de M. Le Vasseur comme réunissant des curiosités en sa demeure, rue Greniel Saint-Lazare. Dans l'autre rue, on vient de démolir un théâtre érigé en 1632 par Jacques Avenet, à la place d'un jeu de paume, et que des comédiens de l'hôtel de Bourgogne exploitaient depuis 1660. Mais cette salle de spectacle avait été fermée longtemps, sur une plainte adressée au parlement par les habitants des deux rues, qui ne s'accommodaient ni des carrosses bruyants, ni de l'insolence des pages et des laquais, ni des vols qui se commettaient plus fréquemment aux 4abords du théâtre qu'en un quartier sans foule.

La rue d'en bas s'appelait Garnier de Saint-Ladre en 1315, et comptait au nombre des gens qui l'habitaient : Nicolas le dorelotier ; Jacques de lit Salle, gâcheur ; Jéhan, savetier. On dit qu'une famille était déjà connue au siècle précédent sous le même nom que cette rue ; laquelle touchait presque à la porte Saint-Martin élevée sous Philippe Auguste : Le comte Michel, parrain de la rue d'en haut, vicus Micaelis comitis, passe pour contemporain de ladite famille.


 

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