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QUAI DE LA TOURNELLE (Histoire de Paris
rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)
Notice écrite en 1864. L'Hôtel du Pain. – Le Cte d'Artois. – L'hôtel de Bar. – Le Danseur Blondi. – M. de Nesmond. – Mme de Miramion et les Miramiones. – Mme de la Sonne. – Mme de Nesmond. – Le Coche de Fontainebleau. – La Voiture de Montargis. – La Rue devenue Quai. – Les Chantiers. – Le Président Rolland. – La Boîte à Perrette. – M. de Clermont-Tonnerre. – M. Leroy de Saint-Arnaud. – Le Port. – La Porte Saint-Bernard. – Le Château de la Tournelle. – Le 3 Septembre 1792. Non loin d'une petite rue au Pain, qui donnait rue Traversine et rue Saint-Victor, l'hôtel du Pain ne se trouvait-il pas, en vérité, des mieux placés ? Il s'élevait même sur l'ancien clos de Garlande, dont une portion avait été donnée en fief par l'abbé de Sainte-Geneviève, sous Philippe-Auguste, à la femme de Matthieu de Montmorency. Plusieurs membres de cette famille se trouvèrent, comme grands-panetiers de France, investis de la maîtrise impliquant droit de justice sur la boulangerie de Paris et aussi, pour toutes les affaires concernant la discipline et les statuts, sur toutes les autres communautés de boulangers du royaume. Mais l'hôtel dont nous vous parlons ne fut pas érigé en chef-lieu de cette juridiction par un Montmorency. Le chapitre de Saint-Victor avait cédé à l'abbaye de Tiron, du temps de saint Louis, un droit de cens sur le terrain, pareillement grève au profit de l'évêché de Paris, et la maison elle même avait appartenu aux religieux de Tiron, à l'évêque de Paris et à celui d'Arras, avant de passer à Robert de Mahaud, grand-panetier sous Philippe-le-Bel. Robert III, comte d'Artois, en hérita ; mais, moins heureux dans le comté d'Artois, que sa tante Mahaud avait apportée mariage à Othon, comte de Bourgogne, il perdit contre elle un procès en revendication. Comme fiche de consolation, cet époux de Jeanne de Valois, fille de Charles de France, comte de Valois, reçut de Philippe VI, dont il soutenait d'abord les droits contre les prétentions du roi d'Angleterre, la terre de Beaumont-le-Roger, érigée en pairie. Néanmoins le plaideur malheureux revint à la charge, et cette fois il produisit des pièces dont on ne tarda pas à reconnaître la fausseté. On l'accusait en même temps d'avoir empoisonné sa tante et d'avoir voulu faire assassiner le roi. Il se déguisa en marchand pour se sauver en Angleterre, où Édouard III le reçut à merveille ; puis il débarqua en Bretagne, à la tête de 10,000 hommes, avec les titres de comte Richemont et de lieutenant du roi d'Angleterre, pour combattre en faveur de la maison de Montfort contre celle de Blois, que défendait Philippe VI. Des suites d'une blessure. en 1343, ce comte d'Artois passait de vie à trépas ; mais il avait eu le temps de faire jurer à Édouard (qui avait déjà repris, à son instigation, le titre de roi de France) que sa mort serait vengé : représailles posthumes qui durèrent un siècle, malheureusement pour le royaume de France ! Le comte de Boulogne, sous Charles V, disposait de l'hôtel du Pain. Les ducs de Lorraine en firent l'hôtel de Bar, dont s'arrangèrent les ducs de Montpensier, puis différents particuliers, au nombre desquels, nous remarquons Despaisse, avocat du roi, et Blondi, fameux danseur de l'Opéra, qui s'était fait connaître dans les intermèdes du répertoire de Molière. Sous la direction de ce maître de ballet, les élèves du collège Louis-le-Grand, qui l'avaient pour maître à danser, exécutèrent des ballets, tels que l'Empire de la Sagesse, dont il avait composé les danses et dans lequel il jouait le rôle de Minerve le 7 août 1715. Chef d'école, il interdisait à ses élèves l'étude de son art dans les livres. -Est-ce que des livres, en effet, depuis le traité tout spécial dû à Thoinot Arbeau, chanoine de Langres, vers 1588, jusqu'à l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert, ne travestissent pas la chorégraphie en manière de science algébrique ? Des lettres de l'alphabet y représentent les grâces comme des quantités. Mettons x pour l'époque à laquelle se divisa l'hôtel de Bar, où se trouvait un jeu de paume. Le principal corps de bâtiment avait été restauré pour François-Théodore de Nesmond, président à mortier, surintendant de la maison du prince de Condé. Durant la Fronderie ce nouveau venu s'était montré passablement habile dans ses négociations avec les Parisiens, au nom du roi, et à la même époque Mme de Miramion, qui n'était pas encore sa voisine, avait fait preuve du plus grand dévouement, en pansant des blessures, en distribuant des secours, en vendant diamants et vaisselle pour procurer du pain aux affamés. Fille du financier Bonneau, seigneur de Rubelles, et de Marie d'Issy, son épouse, Mme de Miramion s'était vue orpheline à 15 ans et veuve, dès l'année suivante, du magistrat Beauharnais de Miramion, qui la laissait enceinte d'une fille. Elle n'avait échappé que par une défense héroïque, deux ans après, à un autre malheur auquel sa beauté l'exposait. Le comte de Bussi-Rabutin, comptant trop sur sa bonne mine pour s'attendre à une résistance qui ne fût pas feinte, avait osé faire enlever la jeune veuve à la faveur des premiers troubles ; mais il n'avait pas même obtenu, en la gardant enfermée pendant 38 heures au château de Lannoy, qu'elle y prît la moindre nourriture. Une délicatesse relative plutôt que des remords ou des craintes, avait fait lâcher prise au ravisseur, qui ne s'était tiré ni sans peine ni sans frais des poursuites exercées par une parenté, à laquelle n'était pas offert ou ne convenait pas le seul genre de réparation usité entre gentilshommes. Mais la frayeur avait rendu malade l'héroïne de l'aventure, pour quelque temps retirée chez les soeurs grises, et depuis elle avait fait voeu de chasteté, avant d'être âgée de 20 ans, le 2 lévrier 1649. Sa fille épousa, en 1661, Guillaume de Nesmond, successeur de son père au siége présidentiel. La conclusion de ce mariage donnait à Mme de Miramion la liberté de fonder personnellement une petite congrégation, dite la Sainte-Famille, qui ne se composait encore que de 6 membres au quartier Saint-Antoine, mais qui se rapprocha avant peu de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Une autre communauté, sous le nom des filles de Sainte-Geneviève, avait été établie moins récemment par Mlle Blosset, à l'angle de la rue des Boulangers et de la rue des Fossés-Saint-Victor (ajoutée à la rue du Cardinal-Lemoine). Féret, curé de Saint-Nicolas, était le supérieur des deux institutions, et l'on ne se vouait pas moins dans l'une que dans l'autre, sans prise d'habit, à la visite des malades, à la préparation des médicaments et à la tenue des petites écoles. La fusion s'opéra avec facilité. Mme de Miramion avait acquis une maison bâtie ou refaite pour Martin, riche partisan, proche l'hôtel de Nesmond, et une maison de campagne à Ivey ; elle en gratifia la communaut qui, de plus, donna d'une propriété contiguë 80,000 livres à M. de Nesmond, évêque de Bayeux, et à ladite fondatrice. Les filles de Saint-Geneviève, en devenant miramiones, continuaient à distribuer onguents, emplâtres et juleps, comme à faire pratiquer des saignées gratuitement ; mais elles reçurent, autre des enfants pauvres, de jeunes pensionnaires pour lesquelles on payait de 4 à 600 livres par an. Des retraites de quelques jours avaient lieu périodiquement dans la maison : deux fois par année pour les dames, à la disposition desquelles 60 cellules étaient mises, et quatre fois pour les femmes, plus nombreuses, qui y prenaient pendant les jours de retraite leur nourriture, sans la payer, mais qui retournaient chez elles tous les soirs, fût-ce à la, campagne, pour revenir le lendemain matin. La miramione par excellence avait aussi fondé l'institution du Refuge à Sainte-Pélagie, de plus, le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet avait participé à ses libéralités. Des maisons religieuses n'étaient pas seules à s'en ressentir. Mais il faut dire que Mme de Maintenon et Louis XIV, à l'occasion, s'associaient aux bonnes oeuvres de la supérieure. Elle avait consolé Mme de Montespan et Saint-Cyr lui était ouvert, un jour entre autres où l'on y jouait Esther. Un autre jour, le 24 mars 1696, Mme de Sévigné écrivait à M. de Coulange : « Pour Mme de Miramion, cette mère de l'Église, ce sera une perte publique. » Mme de Sévigné honorait d'autant plus la mémoire de cette femme qu'elle connaissait à fond, son Bussi-Rabutin ! Aux Miramiones a demeuré plus tard Mme de la Sonne, née Caron, ancienne maîtresse du comte de Charolais. Deux filles de cette dame avaient été reprises par la famille dudit prince du sang et légitimées MMlles de Bourbon ; elles étaient alors à marier. L'hôtel qu'avait eu la mère dans le haut du faubourg Poissonnière faisait lui-même pénitence, converti en une maison de correction pour des femmes mariées. Mais revenons à Mme de Nesmond. Elle eut moins d'esprit que sa mère, Mme de Miramion, mais plus de vanité. C'est la première femme de magistrat qui fit graver en lettres d'or le nom de son mari sur une porte, où aujourd'hui encore nous lisons : Hôtel ci-devant de Nesmond. Le temps ne manqua pas à cette présidente pour tourner à la dévotion ; elle mourut, en effet, centenaire et directrice en titre des séminaire et communauté des soeurs hospitalières de la Providence, rue de l'Arbalète. La direction de la Salubrité occupait encore son ancien hôtel au commencement du présent règne, et l'on ne prépare que plus en grand de quoi faire des potions et des emplâtres dans l'ancien local des miramiones, devenu Pharmacie centrale des Hôpitaux. Du vivant de la fondatrice des Miramiones, le bureau du coche pour Fontainebleau, service qui se faisait par eau, était à la Croix-Blanche, sur le port de la Tournelle. Ce port se distinguait de la rue de la Tournelle où, pour aller à Montargis, on montait en voiture à l'enseigne de la Corne, devant la rue de Bièvre. Il fallut abattre en 1738, trois des maisons de la rue du Pavé-Saint-Bernard ou de la Tournelle, qui elle même en prolongeait une des Grands-Dègrés, pour que les filles de Sainte-Geneviève demeurassent réellement au quai de la Tournelle autrement dit des Miramiones, antérieurement port Saint-Bernard. C'est encore sur la rue des Grands-Degrés que donnait à ladite date une maison, arec la Tournelle pour enseigne, et elle appartenait à Lecamus, ancien major des gardes de la Ville, qui succédait à Passart, maître des comptes, et précédait le chevalier de Creil, le marchand de vins Bonnet, le rôtisseur Cormiolle ; cette maison était pourtant située entre les rues de Bièvre et des Bernardins, vis-à-vis les grands degrés et à côté d'une maison à Lavit, marchand de chevaux. La rue de la Tournelle finissait au coin de la rue des Bernardins, qui devait sa dénomination, ainsi que, la porte Saint-Bernard, au collège des Bernardins. Et notre quai, trente ans après, était
encore bordé de 11 chantiers à ces enseignes : Aux Armes de France, au Cardinal-Lemoine, à Saint-Nicolas, à la Croix-d'Or, à la Boule-Blanche, à la Croix-d'Argent, à l'Étoile, au Soleil-d'Or, au Grand-Chantier, à la Grande-Forêt, à la Maison-Blanche au Cadran-Bleu, à la Fleur-de-Lys, à la Maison-Rouge, aux Armes-d'Orléans. Le président Rolland, dont l'ancienne résidence est désignée par une inscription, s'appelait aussi d'Erceville. Grand ennemi des jésuites, il ne se contenta pas de coopérer chaudement à leur proscription ; il s'attacha ensuite à les flétrir, comme il les avait combattus, et publia un plan d'études essentiellement janséniste. Le parlement, en s'emparant alors de l'instruction publique ne se faisait encore aucune idée du coup d'Etat qui allait renouveler le parlement. Nul aussi bien que Rolland n'avait poussé à la suppression des petits collèges ; il fit donc partie du cortége qui les enterrait décemment. Le bureau d'administration de leur temporel se composait ainsi : M. de la Roche-Aimon, prince du sang, premier duc et pair, archevêque de Reims, grand-aumônier de France et, en cette dernière qualité, président du bureau ; l'abbé Terray ; le président Rolland ; Roussel de la Tour ; Cochin ; de Samfray ; l'abbé Valette ; l'abbé Legros ; Poan Lempereur ; l'abbé Fourneau, grand-maître temporel ; Lecamus de Mézières, architecte du bureau. Rolland fut disgracié, avec tous ses collègues du parlement, en 1771, et il ne reprit ses fonctions qu'après le règne de Louis XV. Mais il ne savait plus à quel jésuite s'en prendre d'une autre disgrâce qui fondit sur sa tête. Un oncle qu'il venait de perdre, M. Rouillé des Filletières, au lieu de confier à sa, garde la Boite à Perrette, trésor commun du parti janséniste, dont il était dépositaire, avait légué ce dépôt, par testament, à d'autres personnes zélées pour la même cause. Le président attaqua le testament, et s'il avait gagné à ce jeu-là, sa qualité de magistrat l'élit fait soupçonner de piperie ; heureusement il perdit la partie. La bonne veine lui revint encore moins devant le plus impitoyable des tribunaux, en 1794. L'hôtel Rolland était Bouffret, huit années avant cette échéance. Un Clermont-Tonnerre occupait alors, sur le même quai, une maison dessinée par Gabriel Leduc et que naguère habitait un sénateur, frère du maréchal Saint-Arnaud : le n° 27. A quelques pas Brazier aurait fondé une maison de commerce pour les vins en 1711, d'après l'inscription en évidence sur la devanture du successeur actuel. Un demi-siècle après, maître Henri, greffier en chef de la chambre des comptes, avait certainement ses commis au 21. L'embarcadère du coche de Fontainebleau se maintenait près de là ; mais le service n'avait lieu que pendant le séjour de la cour en cette résidence royale, et l'on donnait, pour faire le trajet en douze heures, 2 livres 10 sols. Un autre bureau encore percevait, mais du côté des Miramiones, les droits de la ferme générale sur les ardoises, tuiles et briques, à mesure qu'elles se débitaient vis-à-vis, sur le port aux Tuiles, anciennement dit aux Mulets, où se déchargeaient pareillement des poires, des pommes, des marrons et autres fruits du Gâtinais. La Halle-au-Vin que remplace un entrepôt beaucoup plus vaste, se trouvait au-delà de la Tournelle et de la porte Saint-Bernard. Cette ancienne porte de la ville était
rhabillée par Blondel, pour passer à l'état de petit
arc de triomphe en commémoration de ce que Louis XIV venait de
supprimer un impôt sur les marchandises qui arrivaient de ce côté.
La Tournelle, qui était tout près, avait dépendu
également de l'enceinte de Philippe-Auguste et défendu le
passage de la rivière. Vincent de Paul obtint que les galériens,
au lieu d'attendre à la Conciergerie le départ d'une chaîne,
fussent placés au fort de la Tournelle, où des secours spirituels
et temporels leur étaient affectés par le donateur anonyme
d'une rente de 6,000 livres. Déjà un dépôt
de ce genre avait été établi près de Saint-Roch,
dans une maison louée par Vincent-de-Patil, avant que le transport
en eût lieu dans ce château fortifié. Le départ
des chaînes pour Brest, Rochefort, Marseille et Toulon ne s'effectuait
pas plus de deux fois par an, le 25mai et le 10 septembre. La chapelle
du fort était d'abord desservie par la congrégation de Saint-Lazare,
que remplaça en 1634 le curé de Saint-Nicolas, mais toujours
avec le concours de Vincent. L'administration du temporel se trouvait
dans les attributions du procureur général la nomination
du concierge regardait le secrétaire d'Etat qui avait la marine
dans son département. Comme la fausse porte Saint-Bernard et la
Tournelle n'existaient déjà plus au commencement, de la
Révolution, les condamnés aux fers furent placés
dans le ci-devant couvent des Bernardins. Ils y étaient au nombre
de 73 le jour où les septembriseurs n'en laissèrent échapper
que 3. |
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