Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUES DU CLOITRE-SAINT-MERRI ET DES JUGES-CONSULS
IVe arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1868. Cette voie formait autrefois un coude qui aboutissait rue de la Verrerie ; ce tronçon est actuellement dénommé rue des Juges Consuls. Le percement du tronçon compris entre la rue des Juges Consuls et la rue du Renard est prévu sur le plan annexé à l'ordonnance royale du 11 avril 1827 concernant la vente de l'ancien hôtel du Tribunal de Commerce de Paris, situé dans le cloître Saint-Merri. Origigine du nom : traversait autrefois le cloître de l'église Saint-Merri.

La Barre. — Les Chanoines Seigneurs. — Les Chanoines Propriétaires. — M. Moinery. — Le Bourgeois de Qualité. — M. Bronx. — La Rue en Cage. — Le Dr Barroux. — Le Curé Viennet. — Les Juges-Consuls. — La Maîtresse de Sedaine.

A l'angle de la rue Saint-Martin et de la rue du Cloître-Saint-Merri s'est abaissée et relevée la Barre de Saint-Merry. Elle attenait aux prisons du chapitre de Saint-Merri et au lieu qui servait aux rassemblées capitulaires. Les fiefs de Saint-Merri et de Marly, dont ces chanoines étaient seigneurs, portaient sur 33 rues lorsque fut supprimé, sous Louis XIV, l'exercice du droit de justice pour les seigneuries particulières qui tenaient encore audience à Paris.

L'aspect du n° 24, voisin de ladite encoignure et possédé longtemps par les chanoines, n'a pourtant rien d'une geôle du Moyen-Âge ; le 22 est resté lui-même jusqu'à la première république au chapitre de Saint-Merri, y ayant eu pour locataire au milieu du XVIIe siècle Ragueneau, avocat en parlement. Pour en augmenter le produit, les chanoines avaient fait rebâtir ces deux maisons-là sous Louis XV, époque où le commerce en gros dominait déjà rue du Cloître, y succédant à la magistrature.

Le 18, où se complaît M. Moinery, naguère président du tribunal de commerce, date de 60 ans par-devant ; mais par-derrière il a trois siècles, grâce a son origine commune avec le 20, dont la façade ne dissimule pas l’âge. Il faut remonter a l'époque où les négociants en gros n'ont pas encore envahi le cloître, pour y trouver, sur ce point, Pierre Hennequin, président à mortier, puis Nicolas Hennequin, président du grand-conseil, puis Henri de Gouffier, marquis de Boissy, époux de Rénée-Marie Heunequin. Charlotte Gouffier, fille de ce couple, épouse François d'Aubusson, comte de la Feuillade, lieutenant général ; mais Charlotte a pour frère Artus de Gouffier, seul héritier du titre de duc de Roanne, créé pour Claude Gouffier, marquis de Boissy, par Charles IX. Ce seigneur désintéressé abandonne à sa soeur, en l'année 1666, non seulement ses biens, mais encore son marquisat et son duché, que la donataire apporte à son mari, substitution autorisée par Louis XIV.

La seule réserve qu'Artus ait faite a pour objet l'hôtel héréditaire qu'il habite au cloître Saint-Merri, et il acquitte une dette de coeur, qu'il colore du titre d'échange, en gratifiant de cette, propriété une dame, qu'un événement récent rend opportun de consoler, Marguerite Archambault, qualifiée dans l'acte de cession veuve de noble homme Pierre Héliot, en son vivant bourgeois de Paris. Certes, on n'est pas plus gentilhomme ! Un autre eût enrichi la veuvesans y faire la part du défunt ; mais, après le titre mal sonnant qu'il a fait porter de son vivant au mari de la tendre Marguerite, M. de Couiner lui doit bien l'apothéose qui, par acte notarié, rend amphibie la mémoire du bourgeois que l'amant de sa femme fait un peu de qualité ! Héliot vend une portion de l'hôtel à Petitjean, chapelier, auquel succède Pajot d'Ardivilliers. Savari, garde maître des eaux et forêts de Normandie, et sa femme, L. C. Ragueneau, acquièrent ensuite d'Héliot de Boissy, écuyer, lieutenant pour le roi du châteauTrompette, le n° 20 d'à présent.

Les deux maisons alors touchent par-derrière à l'hôtel Pontcarré, qui, vers la fin du règne de Louis XV, devient l'hôtel d'Abbeville. P. P. Savari, sieur de Bontervilliers, gentilhomme de la maison du roi, transporte en 1704 les droits qu'il tient de son père sur la propriété à Jacques Moliti, marchand, bourgeois de Paris. Delbos de la Borde, président trésorier de France au bureau des finances de Guienne, en dispose après Jacques Molin et, à son tour, la baille à Le Conte, épicier droguiste, qui en était déjà le locataire ainsi que Gerbet, son confrère. Des Le Conte, en 1808, l'immeuble passe au sieur Chevalier, lequel, 36 années après, est le vendeur de N. Broux, père, du propriétaire actuel.

Aussi bien le cloître Saint-Merri comprenait dans son périmètre la rue Brise-Miche, ainsi que la rue Taillepain, qui côtoie le n° 18, mais que les quatre propriétaires riverains ont obtenu la permission de mettre en cage sous une double grille. Cette fermeture, au reste, n'a fait que reproduire de notre temps une mesure déjà prise en 1779 ; les chevecier et chanoines de Saint-Merri s'y étaient fait autoriser par le bureau des présidents-trésoriers de France, généraux des finances et grands-voyers de la généralité de Paris.

Antoine-Maximilien Dabos, seigneur de Binanville, conseiller au parlement, était propriétaire, après les Lesseville, du 16, que son fils, le maquis Dabos de Binanvilte, premier chambellan de Monsieur, frère du roi, réunit au 14,vers le commencement du règne de Louis XVI : cette famille tenait par alliance à celle des Bauyn de Cormery, qui a donné un officier général aux armées du roi. Derrière ses deux maisons du cloître Saint-Merri, se trouvait l'hôtel d'Orléans, d'après une description de 1783, et dès lors la pauvre rue Taillepain ne comptait plus. Mais, que dis-je ! les Dahos avaient déjà vendu le 14 à Robert Aniel, huissier à cheval au Châtelet ; ils ne possédaient plus que l'autre maison, confisquée par l'État ensuite et adjugée en 1791 au citoyen Simon Gabriel. M. le docteur Barroux signe aujourd'hui les quittances de loyers des deux immeubles, ramenés à un sort commun.

Une inscription, n° 10, attire l'attention des curieux : Fecit mihi magna qui potens est, 1783.

Dans cette maison sont réunis un fourneau économique de bienfaisance, un bureau de secours, une école pour les filles et un hospice transitoire de 15 lits. Esprit Viennet, mort en 1796 après avoir été curé de Saint-Merri pendant 40 ans, a fondé cet hospice dans une propriété à lui. Il avait prêté serment à la constitution civile du clergé, en 1790 ; mais il avait refusé d'occuper, comme évêque de Paris, le siége d'un titulaire vivant. Ce curé bienfaisant a, eu pour frère Jacques-Joseph Viennet, député de l'Hérault à l'Assemblée législative et à la Convention ; il était l'oncle de M. Viennet, de l'Académie-Française.

La rue du Cloître-Saint-Merri n'a été prolongée jusqu'à la rue du Renard qu'après avoir perdu son propre débouché sur la rue de la Verrerie. A l'endroit où elle faisait coude s'élevait l'hôtel des Juges-Consuls, siège de la juridiction consulaire depuis le règne de Charles IX jusqu'à celui de Charles X : une statue de Louis XIV en marbre, par Guillain, en a décoré la porte. C'est en 1844 qu'on a donné au bout, facile à détacher, de la rue du Cloître-Saint-Merri la dénomination rétrospective de rue des Juges-Consuls. Une belle maison, dont la nouvelle rue a hérité à l'angle de l'ancienne, s'adosse à l'église même de Saint-Merri ; on en vantait au milieu du dernier siècle l'architecture virile, due à Richer, et Ricard, trésorier de France honoraire, y vivait de ses rentes. Toute la rue avait pour effectif 6 lanternes et 15 maisons.

L'une des quinze reçut, à quelque vingt ans delà, le dernier soupir d'une femme qui mourait d'amour, Mme Lecomte. La trop sensible dame avait été la maîtresse de Sedaine, qui l'avait quittée pour épouser la fille d'un avocat au conseil, et elle avait offert, pour empêcher ce mariage, jusqu'à 50,000 livres à sa rivale, qui les avait refusées.


 

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