Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN
IXe arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1859. Quel tremblement de terre a depuis renversé le tiers des maisons de la rie de la Chaussée-d'Antin ! Le signal a été donné par le prolongement de la rue Lafayette. . Mais le déplacement de l'Opéra a laissé par-là un sillage particulièrement sensible. Un peu plus, et la rue entière devenait un seul carrefour. Elle a bien moins gagné à la suppression de la rue Basse-du-Rempart que perdu au percement du boulevard Hausmann et des rues Meyerbeer et Halévy.

Le gros Bouffé au Café Foy. – Mmes d'Épinay, Necker, de Staël, Récamier et Le Hon ; – Le Général Moreau. – La Guimard. – Hôtels de Padoue et Manet. – Le Sculpteur Clodion. – Mirabeau. – Le Général Foy. – Le Comte Roy. – Le Cardinal Fesch.

Que toutes nos fautes nous soient remises aussi bien que nous pardonnons à M. Amédée Achard, dont le mérite est surtout chose de forme, d'avoir pris, dans Paris chez soi, l'ancien hôtel Mont morency, bâti sur les dessins de Ledoix, pour celui de Mlle Guimard, construit par le même architecte ! Mais, depuis lors, la maison noble s'est renouvelée de fond en comble, n° 1, rue de la Chaussée-d'Antin.

L'autre coin du boulevard n'est pas moins veuf d'une caserne de gardes-françaises, que remplace une compagnie de garçons et de cuisiniers, commandée par Bignon, restaurateur en vogue. Sonneur aux colonels de l'ancien régime qui se minaient pour le service du roi ! Mais, à la tête du café Foy, il n'a fallu que peu d'années à Bignon pour faire sa fortune. II est vrai qu'un ou deux de ses prédécesseurs, à ce qu'on dit, furent moins heureux. N'appelait-on pas M. Nigaud, ou d'un nom approximatif celui qui eut pour principal client le gros Bouffé, directeur du Vaudeville quatre ou cinq reprises ? Ce viveur de première classe buvait beaucoup de champagne et ne réglait ses additions que par le mot sacramentel de : Garçon, c'est, pour moi !. . . Nigaud voyait grossir le compte de Bouffé, sans trouver le moment de lui en toucher deux mots. Comment un pareil ventre aurait-il fait pour avoir à jeun des oreilles ? Après boire, c'était encore pis, car il suffisait de savoir tout ce qu'il avait absorbé pour se faire un cas de conscience d'en troubler la digestion. Le créancier, toujours intimidé par la sérénité du débiteur, qui avait soin de ne lui donner audience qu'à table ne tenta même qu'une fois d'aborder la question, en se plaignant de la dureté des temps ; mais cette précaution oratoire donna le loisir à Bouffé de parer le coup, encore mieux que Don Juan quand il éconduisait M. Dimanche. L'état de gêne étant général, il n'y avait rien d'étonnant à ce que les affaires de Nigaud s'en ressentissent ; mais un aveu, si plein de franchise, faisait du confident un véritable ami, qui lui révélait tout de suite que le succès de sa maison était une question littéraire, c'est-à-dire de publicité intelligente, et que si l'opinion de la presse lui devenait enfin favorable, gloire et richesse de s'ensuivre aussitôt. Cet expédient de viveur au pied du mur reposait, dans le fond, sur une idée bien juste. Si jamais on écrit l'histoire des cabarets, des cafés et des restaurants, nous y verrons pas mal de gens d'esprit commencer, à leurs propres frais, la fortune de maint et maint imbéciles. Mais Bouffé déclarait enfin : – L'heure est venue pour les poètes et les journalistes de ne plus se ruiner en détail, lorsqu'ils érigent en millionnaire un gâte-sauce ou un garçon de café ! Nous autres, directeurs de théâtre, nous comptons bien avec la presse et nous sommes trop heureux qu'elle goûte, la première, à nos plats ! Ne faut-il pas toujours marcher avec le siècle ? A votre place, cher monsieur Nigaud, je frapperais un grand coup, en conviant des hommes influents à un souper, digne de les captiver : tous les petits plats dans les grands !

- Très volontiers, monsieur Bouffé, répondit le restaurateur ; mais où demeurent donc les gens d'esprit dont vous parlez ?
- Presque tous en garni et sans domicile fixe, reprit cet osé débiteur ; mais je les connais, comme ma poche. Chargez- vous de faire bien les choses et comptez sur moi pour les gens !
- Ah ! quel service vous m'allez rendre, s'écria aussitôt Nigaud, en renfonçant la note dans sa
poche !

Une nuit donc, après l'heure du spectacle, quel beau couvert de noce au café Foy ! Toutes les raretés de la saison y avaient donné rendez-vous aux merveilles de la cave, et le directeur déclassé en faisait les honneurs à plusieurs acteurs du Vaudeville, à des régisseurs d'autres théâtres et à des amis personnels, fraîchement libérés de Clichy, dont l'extérieur peu cultivé concordait, en effet, avec celui de bien des poêles. Nigaud, qui prenait tout son monde pour l'élite même de la presse, allait et venait, ne comptant que sur lui-même pour diriger les manoeuvres du service et jugeant par ses propres yeux de l'effet croissant du menu. Jamais convives n'avaient ouvert plus grands yeux ni plus grandes bouches ; deux ou trois invités, entre autres, avaient tout l'air de manger pour huit jours, dont la moitié à titre d'arrérages, et le champagne, comme il coulait à flots ! Aussi bien l'amphitryon apparent daigna se retourner, au dessert, du côté de celui qui l'était réellement, pour lui dire : – Ces messieurs sont contents de vous, mon cher !

M. Nigaud espérait, éprouver, à son tour, le surlendemain, une vive satisfaction. Levé dès cinq heures du matin, il sentait vraiment son coeur battre chaque fois qu'un porteur de journal glissait une feuille sois la porte ; il se baissait, avec avidité, pour la débarrasser de sa bande. Comment n'y soufflait-on pas mot du somptueux médianoche ? Même manége les jours suivants ; même déception pour unique résultat. Lorsque le maître-queux s'en plaignit à Bouffé : Croyez-vous, demanda celui-ci, qu'on puisse bien juger d'une grande pièce sur une seule représentation

- Ho ! alors, je vais faire faillite, avoua notre homme, et voici votre note, que je vous supplie d'acquitter entre nous.
- Pauvre ami, j'en suis désolé, répliqua Vautré ; mais si vous faisiez tort de ma dette à vos créanciers, vous les tromperiez gratuitement. Ayez la probité d'en renforcer votre bilan ; j'aime encore mieux qu'elle fonde entre les mains de personnes que je ne connais pas, qu'entre les vôtres, qui me sont chères. Tous les syndics savent ce qu'ils ont à faire de mes factures en souffrance.

Heureusement les quittances de loyers sont, en général, mieux payées dans la rue de la Chaussée d'Antin ; le fondé de pouvoir de Mme la comtesse de Sommariva signe celles du n° 5. Ce petit hôtel était au sieur Canuel dès 1784, et il avait appartenu à une femme illustre, fille de Tardieu des Clavelles, gentilhomme de Flandre mort au service du roi, veuve de Denis-Joseph de la Live d'Epinay, introducteur des ambassadeurs. Non seulement Mme d'Épinay y avait vécu avec Grimm ; mais encore Grimm y avait donné, à Mozart, par ricochet, une hospitalité de cinq mois. D'anciens biens de campagne de cette protectrice de Jean-Jacques avaient été acquis eux-mêmes, à côté de Montmorency, par le comte de Sommariva.

En face de Canuel, le 9 messidor an VI, le citoyen Crémieux achetait une maison dont la dame Wattebled, née Larbalestrier, se trouvait adjudicataire par arrêt du 12 janvier 1788 ; il la divisa en deux propriétés, dont l'une donne rue du Helder : l'autre porte le n° 6 en notre rue.

Le 7, ce magnifique hôtel dans lequel se distribuent les bureaux de la compagnie du chemin de fer de Lyon, a pour auteur l'architecte Cherpitel, agissant, pour le compte de M. Necker, à qui Mme d'Epinay a justement écrit des lettres que l'impression a conservées. Necker n'est encore que ministre de la république de Genève près du roi, et il demeure place Vendôme, lorsqu'il acquiert de Letellier et de Pion séparément deux terrains sur la chaussée d'Antin, rue qui commence sur le Cours à la hauteur de l'hôtel du duc d'Antin. Toutefois Letellier, entrepreneur des bâtiments du roi, n'a lui-même acquis des religieux mathurins que la jouissance, à titre d'emphytéose d'une portions dudit emplacement, et les 99 années de son bail couraient depuis sept lorsqu'il a transporté ses droits tels quels à l'ambassadeur de Genève, le 16 août 1775. Quant à Pion, ses vendeurs ont été les héritiers du sculpteur Jacques Verberecht, et ce sculpteur a commencé par acheter, en société avec Sandrié et Taboureux, un plus vaste terrain, avec maison, cour et jardin, de Pierre Ligné, acquéreur de Silvois en 1714.

Necker, le plus marquant des ministres de Louis XVI, a vu le jour en 1732 ; il est venu faire d'abord son noviciat commercial à Paris, chez le banquier Vernet ; puis, en qualité d'associé, il est entré chez Thélusson et il a consacré, en somme, à faire sa fortune vingt années. Sa femme, Suzanne, Curchod de Nasse, accueille dans son hôtel du quartier neuf de la Chaussée-d'Antin ces beaux esprits : Thomas, Buffon, Grimm, l'abbé Raynal, Saint-Lambert, Marmontel. De plus, une petite place est réservée dans le salon, sur un tabouret de bois, à Mme Necker, dont sa mère a commencé l'éducation avec assez de raideur pour que l'impulsion en contraste avec le ton général des réceptions ; mais on sait que Mme de Staël, née Necker, si elle a toujours été jeune, n'a jamais été un enfant. Extrêmement charitable, la femme du ministre fonde un hospice, qui porte encore pour nous le nom de son mari. Dès la première année de son installation dans le bel hôtel de sa création, M. Necker s'est vu appeler à la direction du Trésor, sur la demande de M. de Maurepas, et en lui l'homme d'État est tout à fait sorti de la chrysalide du banquier. Peu de mois après avoir donné une première fois sa démission de ministre, il ajoute à sa propriété un petit hôtel, relié par un cul-de-sac à la rue Basse-du-Rempart et dans lequel a succédé à Pion Catherine de Vernimen, veuve de Louis Lhermitte.

On sait que bien des royalistes reprochent à presque tous les actes de la vie politique de Necker, encore ministre en 1789, d'avoir provoqué l'explosion de la Révolution française, qui ne, l'en a pas moins fait figurer au nombre de ses réprouvés. Outre qu'il laissait deux millions, bien à lui, dans les coffres du Trésor royal, il a vu ses propriétés séquestrées au nom de la Nation, et son nom a grossi la liste des émigrés. Mme de Staël, admiratrice passionnée de Rousseau, n'était pas sans prétendre elle-même, comme écrivain, comme génie, au panthéon démocratique confidente de Barras, elle faisait partie du cercle constitutionnel qui siégeait à l'hôtel de Salm, opposé au club de Clichy, et c'est elle, à coup sûr, qui a présenté au Luxembourg M. de Talleyrand, débarqué à son retour des Etats-Unis sans autre ressource que cette caution féminine, qui est devenue un lien d'intimité. La Notre-Dame du 18 Fructidor a ensuite usé de son crédit pour faire cesser la proscription de l'exilé de Coppet, son père.

Le 25 vendémiaire an VII, Necker, par l'entremise d'Uguiet, fondé de pouvoir, cède ses deux propriétés au prix de 37,383 piastres, 4 réaux, somme qu'on a stipulée payable en argent espagnol pour éviter le payement en assignats. Mais la rue sur laquelle donne le plus important desdits immeubles s'appelle du Mont-Blanc, depuis la réunion de ce département à la France. Les preneurs de ces deux hôtels sont Jacques ; Roze Récamier, banquier, et sa femme, née Jeanne-Francoise-Julie-Adélaïde Bernard, qu'ont rendue célèbre sa beauté, son esprit et son influence. Elle commence par donner aux incroyables, rue du Mont-Blanc, des bals dont le luxe est inouï : les éventails et les bouquets des danseuses y sont renouvelés autant de fois que la chaleur de la danse en a altéré la fraîcheur et, de plus, une provision de chaussures, prévoyance, inconnue des fées, empêche qu'aucune invitée passe d'une gavotte à une sauteuse avec un soulier qui s'affaisse, ou qu'elle quitte le bal en Cendrillon. Mais à ces fêtes du Directoire, dont le Consulat rehausse encore l'éclat, succède un silence délicat, vers le commencement de l'Empire. D'un côté, Mme Récamier a donné passagèrement refuge, dans sa maison de campagne de Saint-Brice, à Mme de Staël, dont le père a voulu rester à Coppet, et les Necker sont des plus mal en cour d'autre part, M. Récamier a fait des pestes d'argent considérables, disgrâce contribuant à éloigner sa femme d'un monde qui en souffre beaucoup plus qu'elle-même. Donc le Ier septembre 1808, M. et Mme Récamier, qui se contentent alors de demeurer rue et division du Mail, n° 19, cèdent leurs deux maisons de la Chaussée-d'Antin au riche épicier Mosselmann, établi dans la rue Saint-Denis en face de celle du Ponceau.

C'en est fait dès lors, pensez-vous, des salons où Mme de Staël, dont le talent n'a jamais eu de sexe jouait tout enfant avec des philosophes, ses camarades ; c'en est fait également des grâces, si Mme Récamier s'éloigne. Longue avenue, tu ne mènes plus qu'au deuil ; cour et jardin, que ne vous entendez-vous, pour étouffer l'édifice deux fois veuf, que vous n'embrassez plus sans regrets ! Mais cet hôtel prédestiné sourit à une maîtresse nouvelle et qui grandit sous ses lambris, pendant que les deux précédentes partagent l'exil qui les fait, enfin presque soeurs. Blonde étoile du matin, salut ! Qu'importe le prestige des souvenirs, puisqu'une autre séduction commence ! Chaque génération veut la sienne. En un mot, Mme Françoise-Zoé-Mathilde Mosselmann, née dans l'ancien hôtel Necker, porte à ravir un autre nom, qui lui vient d'un ambassadeur du roi des Belges ; C'est maintenant, pour ne rien vous taire, Mme la comtesse Le Hon. Cette soeur cadette ne doit rien aux aînées ; néanmoins, à Paris, le report des adorateurs sur le retour met ordinairement les jolies femmes de plusieurs générations en compte les unes avec les autres, opération qui fait passer au crédit de la dernière venue les économies de ses devancières. C'est à peine si les hypothèques de bonnes fortunes, prises comme à perpétuité par certains merveilleux de l'époque directoriale sont atteintes par la prescription sous le règne de Louis-Philippe : le mérite n'a pas d'âge en France, où la galanterie en est un, La jeune ambassadrice n'a pas même trouvé d'inscriptions, au nom de la fille du ministre ou de la femme du banquier, sur l'hôtel qu'elle tenait d'elles : son père en avait fait place nette en s'acquittant de ce qui restait dû tant à dame Louise-Germaine Necker, veuve du baron de Staël-Hostein, qu'à Mme Récamier, devenue l'Égérie de l'Académie Française et consultée sur chaque élection dans un salon de l'Abbaye-aux-Bois.

Du même côté, mais plus haut que la caserne, qui a principalement servi de conservatoire à la musique des gardes-françaises, gît un cimetière Saint-Roch, enterré à son tour, puis longtemps arrosé par des pompes à l'usage des porteurs d’eau. Les constructions numérotées 8 et 10, dont l'une se relie encore à un jardin du côté de la rue parallèle, comportaient moins de plâtre et de pierres avant la grande révolution ; Daniel parlait en maître dans la première et l'un des frères Périer dans l'autre. Les Périer dirigeaient la compagnie des eaux qui avait établi la pompe à feu de Chaillot ; un écrit du comte de Mirabeau, en décriant les actions de cette compagnie, donnait lieu à une réplique favorable de Beaumarchais. Entre le 10 et le 18 se trouvait un hôtel moins rétréci, à la famille Mallebranché. Venait ensuite Pierre-Nolasque Leblanc de Verneuil, qui avait fait bâtir au milieu d'un terrain concédé par les mathurins pour 99 années, emphytéose appelée à expirer en 1881 ; le lendemain même du décès de ce détenteur primitif, autrement dit le 20 floréal an III, d'immeuble était acquis par le citoyen Lakanal, prêtre, professeur, vicaire général constitutionnel, conventionnel, puis censeur au lycée Bonaparte, membre aussi de l'Institut, qu'il avait organisé et dont il fut évincé en 1816, pour y rentrer sous le ministère Decaze. Cet admirateur de Marat n'avait pas attendu, pour devenir propriétaire, la loi agraire que promettait Babeuf. Il fit élever deux corps de bâtiment (n°48 et 22) sur le devant de sa propriété, avec passage réservé au milieu pour la construction du fond ; mais cette surcharge lui pesa à tel point qu'il fut forcé de vendre. L'acquéreur du lot principal, que flanquaient les deux autres, fut le général Moreau, qui, dans le salon du rez-de-chaussée, concerta le plan de la campagne du Rhin avec le général Bonaparte, dont il était encore l'égal en grade. Sur les bureaux installés par Moreau, commandant en chef d'une armée, on a jeté depuis huit étages, au bout de l'avenue, à main droite : que ce fardeau leur soit léger ! MM. de la Bouillerie, Delamarre, Letissier, Prat et Bergonier ont joui successivement de cette résidence, qui était celle du général Bourmont en 1816. Bourmont, dont le nom réveille aussi des souvenirs politiques si mal étouffés qu'ils passionnent encore tout le monde ; occupait le même appartement que le, général son devancier, et les ornements n'en ont pas encore changé de style. Une sale de bain y attenait, que le premier des deux généraux avait fait, ajouter en aile à la hauteur de sa chambre à coucher, c'est-à-dire du premier étage. Lorsqu'on supprima cet annexe, on découvrit sous la baignoire, au lieu de dalles noires et blanches, qu'elle était suspendue par deux barreaux de fer sur une cachette, ménagée dans la pierre.

La rue dont nous parlons est revenue, sous Louis XVIII, à ce nom de la Chaussée-d'Antin qu'elle partage avec un quartier. Le magasin de nouveautés qui a pris la même invocation remplace un hôtel, qui fut dit le temple de Terpsychore lorsqu'il s'érigeait pour une danseuse aux frais du prince de Soubise. Le protecteur avait soupé ailleurs avec la comtesse de Lhospital sa petite maison était rue de l'Arcade. La protégée, Mlle Guimard, reçut en courtisane qui sait son monde le financier Laborde, l'évêque de Tarente et d'autres grands personnages par la porte à deux battants du prince de Soubise, sans que se rouillassent les gonds de la porte dérobée. Mais le prince défraya, mieux que ses successeurs en titre les trois soupers que donnait par semaine la Guimard. Il y en avait un pour des grands seigneurs ; un qui réunissait des auteurs, des artistes et des savants ; le troisième était une orgie hebdomadaire, avec des filles. La belle damnée, comme l'appelait Marmontel ; avait pour armoiries : au milieu de l'écusson un marc d'or, d'où sortait un gui de chêne, les Grâces servant de support et les amours couronnant le cartouche. Elle recevait ses amis en foule dans sa propre salle de spectacle ; l'élite des troupes régulières y donnait des représentations, auxquelles assistaient, en loges grillées, des prêtres et des femmes honnêtes, sur des billets sollicités d'avance. Néanmoins tout a une fin. Celle de l'hôtel Guimard fut une loterie : 2,600 billets à 6 louis. Le tirage avait lieu aux Menus-Plaisirs le 29 mai 1786, et la comtesse Dulau, qui n'avait pris qu'un seul billet, gagnait. A présent, tout est bien changé. Plus de porche décoré de colonnes, plus de bas-reliefs, plus de peintures de Fragonard ! Quelle étoffe souhaitez-vous, madame ? Cette couleur vous sied à merveille ; vous mesurez au moins 12 mètres : flatteries qui réussissent toujours !

Seulement la métamorphose ne s'est pas opérée du jour au lendemain. L'ancien temple du plaisir servait de chef-lieu. 1 une section, pendant la Révolution. Le banquier Perregaux l'eut ensuite pour hôtel et y signa le contrat du mariage de sa fille, avec la maréchal Marmont. Les bureaux de la maison de banque se tenaient là également : M. Perregaux y reçut, un jour, les offres de service d'un inconnu, qu'il refusa de prendre pour employé, mais qui, en se retirant, vit luire sur le paillasson une épingle, se baissa pour la ramasser et la piqua dans le drap de sa lévite, comme une fiche de consolation. Ce détail, qui prouvait à l'improviste que le solliciteur éconduit avait de l'ordre, le fit aussitôt rappeler et recevoir à titre de commis. Il n'était autre que ce Jacques Laffitte qui succéda plus tard à Perregaux.

Immédiatement après le grand magasin vient, comme avant, le siége central d'un chemin de fer ; cette fois ils s'agit de la ligne d'Orléans. Naguère le Casino y donnait des concerts, inaugurés par le violon de Paganini, et des soirées, des nuits dansantes qui, en été, étendaient au jardin l'illumination de la rotonde. Celle-ci avait été ajoutée par-derrière à un hôtel qui faisait partie du majorat constitué par l'empereur en faveur de son parent, le général Arrighi, duc de Padoue, par décret du 28 mars 1812. Une loi du 10 juin 1853 a autorisé. le fils et héritier du général, titulaire de son majorat, à céder cet immeuble à la compagnie d'Orléans, à la condition que le prix en serait appliqué à l'acquisition de rentes ou d'immeubles remplaçant l'hôtel aliéné dans la composition du majorat. Le jardin en finissait sur le passage Sandrié, par une élégante orangerie et une volière, que séparait l'une de l'autre un petit labyrinthe. Mais cet hôtel à fronton, précédé d'une belle avenue, n'avait pas été fait exprès pour le duc de Padoue. Pierlot, receveur général de l'Aube, l'avait acheté, le 27 pluviôse an X, de M. et Mme Cottin, lesquels avaient eu pour vendeur, en 1784, Jean-Baptiste marquis de Lavalette, propriétaire en qualité de légataire universel, pour les biens existant en France, du marquis de Castéra, son oncle, décédé quatre années auparavant. Les droits dont le marquis avait joui peu de mois provenaient de la succession du fondateur, Louis de Pernon, à qui avait été cédée une portion du terrain par l'avocat Legouvé, en 1768, et qui avait pris le reste de l'architecte Louis Signy. Comme ce dernier n'était en possession que pour 99 années, une moitié environ du jardin sera reprise en 1867 ou 1868 par le Domaine, substitué aux pères mathurins, qui avaient consenti l'emphytéose.

Ledit Legouvé, dont le fils a écrit le Mérite des femmes et le petit-fils de grands pièces de théâtre, a lui-même essayé de se faire auteur dramatique. De lui reste imprimée une tragédie d'Attilie, qui n'a pas été représentée.

L'auteur d'Attilie était aussi propriétaire, mais conjointement avec le baron de Thun, ministre de Wurtemberg, d'un terrain contigu à celui de l'hôtel de Pernon, soifs la censive de Saint-Denis-de la-Châtre, et qui avait appartenu peu de temps après la mort de Louis XIV à Claude de Prat, seigneur de Plainville. M. Legouvé y eut pour acquéreur, en 1769, un secrétaire du roi, qui se nommait Boucher de Saint-Martin, aux dépens de qui s'éleva une petite maison. dont la clef s'afferma à Bouvet de Vézelai, le fermier-général ; Mme Boucher de Saint Martin accommoda ensuite de la propriété l'abbé Bertinet son frère, lesquels eurent à leur tour pour successeur M. de Mallet, officier de cavalerie ; fils ou neveu du président Maillet, qui avait figuré parmi les anciens possesseurs du terrain avec Mlle Quarante. En 1791, M. de Mallet transportait cet immeuble à une famille financière du même nom, qui ne tenait nullement à la sienne. Les aînés de ces barons Mallet qui, de nos jours encore, y dirigent une maison de banque considérable, sont justement nés sous ce toit ; ils ont fait leur salle à manger d'une pièce consacrée par leurs prédécesseurs à un petit musée chinois. Aussi bien de l'hôtel Necker aurait dépendu, nous dit-on, la maison adjacente, qui se replie sur la rue Neuve-des-Mathurins ; d'autres personnes prétendent que sa construction remonte à 1766 et en font honneur à Mlle Duthé : elle appartient, dans tous les cas, depuis plus d'un demi-siècle, à la famille d'Erard, le facteur de pianos.

On traitait le 24 d'hôtel Quéveron, Louis XVI régnant ; et M. Février disposait de la maison d'après. Celle-ci, refaite plus tard par le baron Méchin, qui voulait y ouvrir un passage, débouchant sur la rue du Helder, mais dont l'intention ne se réalisa pas, a été depuis pour M. Mirés un pur et simple placement : Voyez dans la maison d'ensuite, aux allures aristocratiques et qui ne manque pas de profondeur, l'ancienne demeure de Clodion : il y avait son atelier, d'où sont sorties de ravissantes terres cuites pour se distribuer dans le monde élégant. Qu'était-ce encore que le 32 ? un hôtel à trois corps, répondant au nom de Montigny, et dont M. Sartoris, le banquier, a laissé une portion à la marquise de l'Aigle, sa fille. M. de Fontanes, ce grand-maître de l'Université qui avait fait refleurir les études, s'est éteint au 36 en 1821.

Ces constructions de l'autre siècle ont, en général, des vis-à-vis de celui-ci ; néanmoins Ethis de Coray était alors chez lui au 31, et nous retrouverions dans le plus ancien des bâtiments multiples du 27 bis le domicile d'un gentilhomme breton, M. de Lavau de Pansemont, président du conseil des Anciens, qui avait commencé par faire la guerre d'Amérique. Traditions nouvelles pour l'historiographie, mais trop bourgeoises pour ne pas s'effacer devant celles qui appartiennent également à l'Histoire !

En 1791, le 2 avril, le peuple obstrué, les abords de la rue ; l'orateur vient de mourir dont la vie politique s'explique honnêtement par cette confession suprême : J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte. Ainsi a parlé Mirabeau qui, à l'article de la mort, n'a voulu se réconcilier qu'avec le prince de Talleyrand. – S'il a expiré, crie la foule, c'est que la cour l'a fait empoisonner !... Ainsi le peuple compte pour rien les fatigues incessantes de la vie qui vient de s'éteindre ; mais il en gronde comme un orage posthume, après tous ceux qu'elle a bravés, essuyés, couvés, déchaînés. Quelle consternation et quels regrets ! Il y a unanimité plus qu'en toute autre des manifestations de la douleur ou de la colère publique. Les théâtres se ferment, l'Assemblée nationale arrêté que tous ses membres assisteront aux obsèques du grand homme, et la Nation, pour recevoir ses cendres, improvise le Panthéon ! Rien ne manque à l'apothéose.

Le lendemain de la cérémonie, la rue où l'orateur a cessé de vivre est proclamée la sienne, rue Mirabeau : dénomination d'un jour, mais qui paraît aussi celle de l'avenir. Puis sur une table de marbre noir s'inscrit, sur le devant de sa maison, un distique de Chénier :

L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux !
Hommes libres, pleurez les tyrans, baissez les yeux !

Ces vers ont disparu dès 1793, et la maison, dont le grand orateur avait payé à Mlle Talma 2,400 francs de loyer, n'est pas démolie ; elle. n'a que changé de face en 1843. C'est n° 46 : on y revoit une cheminée, style Louis XVI, du cabinet de Mirabeau.

L'hôtel Montesson, que nous rapportons à la rue de Provence, comptait pourtant dans celle de la Chaussée d'Antin, qui finissait par celui de Montfermeil. Mme de Montesson, veuve d'un lieutenant général épousa en secondes noces secrètement, mais avec l'agrément tacite du roi, le duc d'Orléans. Des dépendances de sa maison faisait partie un théâtre privé, inauguré en 1763 et où le prince ne fut pas sans jouer des rôles. Mme de Genlis, nièce de Mme de Montesson, prit la direction de ce spectacle et y fit débuter ses filles, très jeunes encore. Quand le duc d'Orléans ferma les yeux, sa mort fut attribuée à la maladresse d'un médecin ; mais la gastronomie y devait être pour quelque chose. Une fois, ce gros mangeur n'avait-il pas expédié, dans le même repas, 27 ailes de perdreaux ? L'hôtel où Mme de Montesson rendait le dernier soupir en 1806 passa au fournisseur Ouvrard, puis au banquier Michel.

Après avoir payé notre tribut, en passant à de tels souvenirs nous sentons bien que, par comparaison, l'intérêt pâlira des recherches relatives au 50, dont un bas d'escalier, décoré d'une galerie, de balustres, fait toutefois plaisir à rencontrer. Un bon bourgeois, M. Delore, en a gratifié ses pénates peu après la mort de Louis XV ; Mme Gaubert, propriétaire actuelle, est une nièce de Delore.

Régnait Un pont sur l'égout de la ville à la hauteur de la rue de Provence, d'après le plan de 1739 ; on l'appelait pont de l'Hôtel-Dieu, et la même dénomination en ce temps-là se donnait à la voie, parce qu'elle touchait à une ferme dont jouissait ledit hôpital. Quel nom, d'ailleurs, n'a pas porté la rue, qu'habitent aujourd’hui les femmes qui, de cette ville capricieuse, changent le plus souvent de toilettes ! A la fin du XVIIe siècle on a dit : Chemin des Porcherons, de l'Égout-de-Gaillon, de la Chaussée-de-Gaillon. Puis, avant qu'un arrêt du conseil ait prescrit, en 1720, le redressement de la voie prolongée jusqu'à la barrière des Porcherons, on l'a bachiquement qualifiée de la Grande-Pinte, eu égard à l'enseigne de ce même cabaret qu'a tenu plus tard Ramponneau.

A gauche, en vue de la rue de Provence, sous laquelle se cachait l'ancien égout, l'orientaliste Anquetil, membre de l'académie des Inscriptions e fière de l'historien, vivait durant le ministère Necker. Sur la même rangée, un peu plus haut, le marquis Barthélemy, sénateur du premier empire, eut son hôtel : il avait été l'un des directeurs de la République et devint pair de France. Du temps d'Anquetil, aussi près de lui, mais plus bas, une courtisane étalait force luxe ; c'était Mme de Bonneuil, qui se donna par caprice à Mirabeau pour un sac de marrons grillés de chez Benoît, au Palais-Royal, mais qui coûta les yeux de la tête à d'autres. Quand cette Bonneuil supplanta la Due Renard dans l'amour de Sartines, fils du ministre, ce prodigue avait commandé pour la maîtresse distancée une voituré givrée à la nouvelle, qui la fit décorer d'un écusson à ces armes parlantes : un renard éventré, surmonté d'un oeil couronné.

Les possessions de l'Hôtel-Dieu en notre rue étaient ainsi désignées sur un titre de 1700 :

Les gouverneurs et administrateurs de l'Hôtel-Dieu étaient alors :

Sur la ligne opposée, en l'année 1738, là ruelle des Marais, rue actuelle de la Victoire, débouchait entre 4 arpent 1/2, au sieur Bourgeois, et une maison, avec jardin, où Grandhomme, maître maçon, précédait Ruelle. Ensuite se présentait le marais des héritiers Lefévre, un autre au sieur Loisnes et puis notre rue Saint-Lazare.

L'acquéreur de Ruelle fut M. Leriche de la Popelinière, l'un des fermiers généraux du roi. Double était sa propriété en 1747 ; une porte de communication en séparait ou en reliait à volonté les deux moitiés, dont l'une avait comme l'autre sa maison, son jardin et son entrée. La totalité confinait latéralement à la rue des Marais et au terrain des héritiers Lefèvre, par-derrière à la propriété Coypel et par-devant à la chaussée de la Grande-Pinte ou d'Antin. Au pavillon de gauche se réservait la spécialité des parties fines ; celui de droite avait, au contraire, une destination littéraire : ici une bibliothèque et tout ce qu'il fallait pour écrire, là ce qu'on faisait de mieux était encore de bouquiner à la façon des lièvres. La Popelinière, quoique financier, se piquait de bel esprit ; il s'est essayé dans la chanson, la comédie et le roman. De lui s'est imprimé un livre de débauche, les Moeurs du Siècle ; mais il n'en a tiré que très peu d'exemplaires, sa réputation de paillard étant déjà des mieux établies. Il en figurait un dans l'inventaire de la succession de l'auteur ; la rareté et les figures y ajoutaient un si grand prix qu'un commissaire avait empêché, dans l'intérêt des autres héritiers, Mlle de Vandi de jeter au feu, avec indignation, ce chef-d'oeuvre de polissonnerie. Le lieutenant de police, averti, en référa à M. de Saint-Florentin, et l'ordre s'expédia bientôt de s'emparer du maudit livre, au nom du roi.

N'avait-il pas été écrit au n° 62, qui nous représente au moins l'un des deux pavillons du fermier général ? Cette maison, à notre connaissance, s’est surélevée de deux étages, en même temps qu'on remplaçait par une porte en chêne la grille qui le mettait à jour. Maison de verre dont le sage fut quelque temps Mme Joséphine de Beauharnais et plus tard le général Foy, qui y mourut en 1825. Cette fois encore des questions brûlantes menaient, pour ainsi dire, le deuil : les formidables manifestations qui se produisirent aux funérailles du plus éloquent avocat de la cause du libéralisme ne firent malheureusement reculer que pour peu d'années la contre-révolution devant l'abîme qu'elle avait pu mesurer. Le moyen de douter que la France fût centre-gauche ! L'âme ardente du soldat que le patriotisme avait fait écrivain et orateur, planait encore et remplissait l'air de promesses, où la cour ne voyait que des menaces. Pendant que la Chambre se disposait à jouer de nouveau, mais avec un peu plus de calme, cette partie de boston interminable où se gagne et se perd une majorité, la galerie, c'est-à-dire la France, pour laquelle tenaient les cartes Royer-Collard et Casimir Périer, ouvrait et remplissait une souscription nationale pour ériger en monument la tombe du général Foy et offrir un million à ses enfants.

L'autre pavillon de La Popelinière n'est-il pas deux maisons plus haut ? Nous y reconnaissons de moins ancienne date le domicile mortuaire du comte Roy, ancien ministre des finances. M1es de Talhouet et de Lariboisière, ses filles, ont vendu à M. Bonnard, pour y fonder un comptoir financier d'une importance peu commune, ce qu'on a appelé le grand hôtel Roy. C'en est fait du petit hôtel de la même portée ; mais quelque chose reste du jardin, qui était indivis lors même que M. Roy avait acheté de Charles Geyler, le 20 frimaire an XII.

Trois petits hôtels, 53 ; 55 et 57, bâtis depuis un peu moins d'un siècle sur le territoire de l'Hôtel-Dieu, se ressemblaient comme des fières jumeaux ; mais leur air de famille se perd depuis que M. le président Benoît-Champi a fait exhausser le premier.

Au 70 enfin revient notre dernière visite ; aussi bien la rue s'y termine et au même point s'est tenue la barrière des Petits-Porcherons. C'est l'ancien hôtel Montfermeil, refait pour le cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon Ier. La chapelle en était naguère un gymnase où les deux sexes prenaient alternativement des leçons d'agilité, dans une maison contiguë ouvrant sur la rue Saint-Lazare. Après avoir été, à la suite de son neveu, commissaire des guerres en Toscane, Fesch a repris l'habit ecclésiastique à la faveur du concordat ; bien que nommé archevêque de Lyon, il a conservé cet hôtel, officiellement élevé au rang de palais. Élu en 1810 président du concile de Paris le prélat n'a pas craint de combattre les mesures de violence exercées par l'empereur sur le Saint-Père à cette époque ; une demi disgrâce en a été la conséquence et a duré jusqu'aux Cent-Jours. Napoléon, voyant reparaître le cardinal Fesch en compagnie de Mme Loetitia Bonaparte, a mis de côté toute rancune pour embrasser son oncle et le créer pair.


 

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