Rues et places de Paris
Cette rubrique vous livre les secrets de l'histoire des rues et places de Paris : comment elles ont évolué, comment elles sont devenues le siège d'activités particulières. Pour mieux connaître le passé des rues et places dont un grand nombre existe encore.
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RUE DE CHAILLOT
XVIe arrondissement de Paris

(Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Charles Lefeuve, 1875)

Notice écrite en 1858. La rue de Chaillot n'avait encore été taillée en pièces ni par le prolongement de la rue d'Angoulême (Morny), de la rue Bizet et de la rue François Ier, ni par le percement des rues Freycinet, Magellan et Christophe-Colomb, des avenues Joséphine et de l'Alma. Les n°s 4 et 6 de la rue de Morny prolongée sont les anciens 8 et 10 de la rue de Chaillot, que son ancien 17 commence, sur la ligne opposée, et à laquelle son élargissement, ainsi que celui de la rue Pauquet-de-Villejust et de la rue des Vignes (Vernet), a contribué à enlever la plupart des maisons que notre monographie passe en revue. Commençant : avenue Pierre Ier De Serbie, 9, rue Freycinet, 16. Finissant : rue Jean Giraudoux, 1, avenue Marceau, 37. Historique : un arrêté préfectoral du 5 août 1919 a dénommé rue Quentin-Bauchart une partie de la rue de Chaillot, comprise autrefois entre l'avenue Marceau et l'avenue des Champs Elysées.
Origine du nom : principale rue de l'ancien village de Chaillot.

A Chaillot. – Comines. – Bassompierre. – Mézerai. – La Ctesse de Blot. – La Croix-Boissière. – Les Pensions. – Théaulon. – Urbain. – Un grand Souper de Louis XI. – Les Nourrisseurs. – La Cure. – Petit Chirurgien. – M. et Mme Cochin. – M. et Mme de Viersac. – De Bure. – Le Général Rapp et le Cte de Villoutreys. – M. Montansier. – L'Evêque et le Mercier. – Ste-Périne. – Barras. – Le Général Guilleminot. – Mme Molé. – Mme de Marbeuf. – Le Cte de Choiseul-Gouffier. – M. Emile de Girardin. – Le 113.

Le village de Chaillot a été déclaré faubourg de Paris, dès l'année 1669, sous la dénomination de faubourg de la Conférence, et compris dans l'enceinte urbaine en 1786. La seigneurie de Chaillot avait fait retour à la couronne sous Louis XI ; ce roi en avait disposé en faveur de Philippe de Comines, historien qu'il comblait de richesses et d'honneurs. Catherine de Médicis, à son tour, eut le château, qui dominait superbement le cours de la Seine et qu'embellit ensuite Marie de Médicis. On attribue pourtant sa reconstruction au maréchal de Bassompierre, qui l'habita sous Louis XIII et y brûla, le 24 février 1631, 6, 000 billets doux : quelles jolies lettres de cité pour ériger un bourg en quartier de ville ! Seulement plusieurs domaines nobles s'étaient greffés sur l'arbre seigneurial dont les rameaux d'inégale pousse ne couvraient plus entièrement le territoire du village.

Bassompierre eut le comte de Tillières, son beau-frère, pour successeur, dans la seigneuriale villa qui se trouvait en décret quand la princesse Henriette de France, reine d'Angleterre, s'en rendit adjudicataire, pour y établir le monastère royal des religieuses de la Visitation, dames de Chaillot.

Cette grande rue de Chaillot additionnait 220 feux, en l'an 1709 ; deux habitants sur trois y étaient blanchisseurs ou maraîchers, dans la région basse, c'est-à-dire du côté de la rivière, et vignerons ou laboureurs ; dans ce que le faubourg avait de plus élevé ; la meilleure bourgeoisie ne tarda pas à s'y tailler, comme en plein drap, de plus nombreuses propriétés que du temps de Mézeray. Cet autre historien, qui préférait à la société des beaux esprits celle de Lefaucheur, cabaretier à La Chapelle-St-Denis, avait demeuré à Chaillot, autre village suburbain, après le président Jeannin, sans que nous ayons la fortune d'y reconnaître leurs anciens logis, et il en est de même pour quatre notabilités plus modernes : le comte d'Echeville, dont on venait voir le cabinet d'histoire naturelle avant 89, la comtesse de Blot, Bailly, maire de Paris, et le jurisconsulte Treilhard.

Quant à Mme de Blot, elle était au nombre des dames en vue que M. de Necker avait pour amies politiques et que le marquis de Carriacoli, dans une lettre à d'Alembert, énumérait de cette façon : « l'impérieuse et dominante duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Brionne, la princesse de Beauvau à l'esprit séduisant, la comtesse de Montesson revêtue de tous les charmes que l'art peut donner, la précieuse comtesse de Blot, au jargon sentimentaire, l'enhousiaste comtesse de Tessé, l'idolâtrée comtesse de Châlons, traînant à sa suite son amant le duc de Coigny, la merveilleuse princesse d'Hennin, la svelte comtesse de Simiane, la piquante marquise de Coigny, la douce princesse de Poix. »

Ah ! ce n'est pas que la rue de Chaillot s'oublie, ait la folie du remue-ménage. Ses numéros, depuis la fin de l'Empire, n'ont presque pas changé. Mais sous la République et sous Louis XVI, l'ordre numéral des maisons y commençait, en sens inverse, du côté des Champs-Élysées. Donc au pied de la Croix-Boissière, qui se dressait à l'angle de la rue des Batailles, finissait la même rue en pente qui, depuis lors, descend au lieu de monter. Rien d'illogique, d'ailleurs, à ce que la source coule de plus haut que l'embouchure !

Interroger le n° 1, qui n'a de constant pour nous qu'une apparence sénile, ne serait-ce pas perdre notre temps ? Du 3, bâtiments et jardins, dont un peintre éminent, M. Flandrin, est le propriétaire, nous ne savons pas beaucoup mieux l'origine ; de raffinerie, il est devenu caserne dans les dernières années du règne de Louis-Philippe. Mais avant la Révolution a été élevé l'hôtel portant le chiffre 10, pour la fille d'un riche marchand.

Le 11, pension de demoiselles, est une maison construite dans le même temps pour l'aïeule de M. Faustin, qui en dispose actuellement. Au 15, M. Granet fondait en l'année 1818 une pension de garçons, que nous n'avons pas négligée en écrivant l'Histoire du Lycée Bonaparte. Les cours de ce collège sont en effet, suivis par les élèves de la pension dans laquelle M. Bousquet succède à M. Basse et à M. Granet : Jules Janin y remplissait les fonctions de répétiteur, en s'exerçant sur de simples écoliers au maniement de la férule du critique. De jeunes pensionnaires prennent leurs récréations à l'ombre de beaux arbres, que voit depuis longtemps grandir cette maison, de bonne bourgeoisie, où demeurait antérieurement Nitot, joaillier de la couronne impériale.

Le vaudevilliste Théaulon s'est arrangé naguère d'une espèce de cottage, au fond du n° 35. En dépit du nombre formidable des pièces qu'il avait fait jouer, cet homme d'esprit a conservé jusqu'à la fin la plus impressionnable susceptibilité, à l'endroit des premières représentations ; ces jours-là, il ne vivait plus, i1 tremblait comme un vieux décor sur un portant mal assuré, et il ne rentrait à Chaillot qu'avec l'anxiété du lendemain, quand bien même le rideau se fût abaissé sans encombre sur un succès en perspective. Ses nombreux collaborateurs avaient beau se tenir sur leurs gardes, il finissait par rendre ses appréhensions contagieuses, et les coulisses leur devenaient comme à lui un lieu de supplice, où la torture recommençait avec chaque scène, avec chaque couplet. Théaulon n'était philosophe qu'en dehors des alternatives à double face du théâtre ; sa famille économe avait tenu à mettre sa patience à l'épreuve, dans son propre intérêt, en prenant ce lion du vaudeville dans les filets d'un conseil judiciaire.

Pierre Urbain, écuyer, maréchal des logis du roi et maître d'hôtel de la reine, avait en 1735 le n° 36, dont le seuil est encore décoré d'un mascaron et l'arrière corps de logis d’un balcon ; son fils, Urbain de Vatrouville, remplissait la charge d'aide des cérémonies au commencement du règne suivant.

Grand balcon, de l'autre côté de la rue, au 45, dont la cour, entourée de pans de mur décrépits, sert de basse-cour à maintes poules, qui gloussent dès la première heure. A cette hauteur, au surplus, la rue garde l'aspect de l'ancien village, grâce à quelques fermes pittoresques de nourrisseurs. Un pavillon de campagne y servit aux plaisirs d'un comte du Perche, que nous croyons le contemporain de Louis XI, et justement la porte cintrée du 43 ne permet-elle pas de croire qu'il remonte à l'époque de Philippe de Comines ? La chronique scandaleuse de ce temps-là contait un jour :

Les n°s, 38 et 40, où de nos jours se trouve un établissement de bains, ne faisaient d'origine qu'une seule propriété. Du 42 la grande porte cintrée annonce également son vieux temps. Les bâtiments répondant aux chiffres 55, 59. 63 et 79 peuvent aussi figurer parmi les plus anciens de cette voie publique : gageons qu'ils ont payé dans le temps bien plus qu'ils ne valent à présent, en droits de mutation et de cens, aux religieuses Visitandines, dames de l'endroit. Le 48 et le 50, presbytère de l'église Saint-Pierre de Chaillot, s'élèvent sur son ancien cimetière, qui s'étendait jusqu'à la rue Marbeuf de notre époque. De l'autre côté de l'église est l'ancienne maison curiale, dont le joli jardin en pente suit une direction parallèle à la rue Bizet, anciennement ruelle des Blanchisseuses.

Immédiatement après le presbytère d'autrefois, Pierre-Jean-Louis Petit, maître chirurgien, membre de l'académie des Sciences, possédait un domaine de 4 arpents 24 perches, et d'une portion, sinon de la totalité, il était adjudicataire en vertu d'un décret forcé sur le sieur abbé Duval, suivant sentence des requêtes de l'hôtel en date du 13 février 1732. Elisabeth Germain, fille de Petit, hérita de cette propriété considérable, laquelle comportait, sur la rue de Chaillot, le 54, qui de nos jours a gardé des fenêtres à coulisses et à petits carreaux, le 56, le 58 et le 72, maison à porte haute et surmontée d'une croix, qu'occupent les sœurs de la Providence autant de constructions, qui remontent, en effet, à la première moitié du XVIIIe siècle ! Augustin-Henri Cochin, second mari de Mme Germain, possédait, du chef de cette dame, cinq maisons avec des jardins, et presque toutes avaient des portes de derrière sur une ruelle, aboutissant à celle des Blanchisseuses.

La séparation de biens judiciairement prononcée entre ces deux époux permit à la femme de vendre au sieur Ferlet le 62.

Le 58 avait servi de dot à sa fille, morte sans enfants en 1782, et de laquelle, en vertu de l'art. 313 de la coutume de Paris, elle avait hérité ; c'est pourquoi le notaire Chaudot achetait d'elle la même propriété, ainsi que les maisons contiguës, le 13 décembre 1791. L'un de ces immeubles, va-t-on dire, semblait voué aux ménages en état de rupture ; le fait est qu'en 1810, la comtesse de Viersac, née de Goy, séparée corps et biens d'un trop brillant capitaine de chasseurs, acquérait le 58 d'une Châteaubriand, veuve de Francois Gefflot de Marigny. Mme de Viersac a fort bien entretenu, pour elle toute seule, son jardin et ses appartements, desservis par un escalier à rampe de fer. Mais elle ne s'est pas contentée de s'y enfermer la nuit à double tour l'ancien officier de chasseurs aurait-il reculé pour si peu ?

Elle a fait faire une double porte cochère, à l'intention du comte de Viersac, et s'il a essayé d'y introduire une clef, il a été bien attrapé aucune serrure n'y perce sur la rue, où la porte paraît condamnée, du moment qu'elle n'est pas ouverte, et de puissantes pentures de fer attachent à l'intérieur la serrure aux deux autres battants. La mort de la comtesse a mis fin, en l'année 1844, à cet assaut, peut-être imaginaire, contre lequel elle s'était fortifiée. La porte à double fond lui a parfaitement survécu ; mais elle s'ouvre pour des pensionnaires, mariés ou non, pour des convalescents, pour de jolies Anglaises, dont la société même n'est déjà pas un si mauvais médecin, si elles n'ont en rien hérité des peurs chroniqués de en de Viersac.

Le 64, restauré par un ancien agent de change, nous représente l'ancien hôtel de Mathieu Gouttard, médecin ordinaire du roi et de feu la dauphine en l'an de grâce1737. Puis voici le 79, au coin de la rue Pauquet-de-Villejust, petite et vieille maison qui a appartenu à M. de Bure avant la fin du règne de Louis XV, si nous ne la confondons pas avec une maison peu distante et encore plus rapprochée de Sainte-Périne. Ce libraire Guillaume-François de Bure, né en 1731, mort en 1782, était un bibliographe distingué ; plusieurs de ses parents, portant le même nom, ont contribué de la même manière à sa notoriété. Au 95, porte
cintrée ; c'est encore un petit bâtiment le grand libraire y avait pour voisin le sieur Ancel.

Du 97 parlons avec plus d'abondance un nouveau boulevard va couper en deux son jardin étroit, mais long, qui ne mesurait, en 1729, qu'un arpent 29 perches 16 pieds. Joseph-François-Pierre-Antoine-Hyacinthe Lanquin-Delavalle, bourgeois de Paris, jouissait alors de cette propriété, qui ressortissait en même temps à deux cantons différents de la terre de Chaillot et y attenait au couvent des religieuses de Sainte-Geneviève, remplacées au temps où nous sommes par l'institution de Sainte-Périne.

Pierre Magu, l'un des successeurs de Lanquin-Delavalle, avait pour acquéreurs avant la chute de l'ancien régime, M. et Mme Gastellier, qui étaient royalistes. Jugez donc de l'alarme jetée un peu plus tard chez M. Gastellier par une démarche faite pour demander la main d'une de ses trois filles, de la part du célèbre Marat, qui l'avait aperçue et remarquée. Aussitôt il fut décidé que les filles ne sortiraient plus, s'éloigneraient même des fenêtres donnant sur la rue. Mais quel bonheur que l'accueil, plus que froid, répondant à la demande du tribun n'ait pas fait fondre sur Chaillot d'abominables représailles ! La jeune personne, qui, elle surtout, l'avait échappé belle, devenait le plus tôt possible Mme Blerzy, et votre serviteur, mes chers lecteurs, s'honore de l'avoir eue pour aïeule maternelle.

Le comte de Villoutreys, beau-père du comte de Castellane, a occupé un logement sous le toit des époux Gastellier, dans des circonstances d'exception. Amoureux déclaré de la femme du général Rapp, qui était fille de M. Vanderberghe, propriétaire alors d'une portion de la Folie-Beaujon, il devait en rendre raison au mari, l'illustre capitaine ; mais l'empereur s'était opposé à une rencontre, en faisant arrêter Villloutreys, à qui la liberté n'avait été rendue qu'à la condition de s'interner dans une maison de Chaillot, à son choix. Le comte a ensuite épousé la générale en secondes noces.

Rappelons, au surplus, que Rapp, lors de la rentrée des Bourbons, s'est exilé d'abord en Argovie, mais a bientôt cessé de bouder et est devenu pair de France. Lorsqu'il a reçu la nouvelle de la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, et c'était au château des Tuileries, Louis XVIII l'a surpris en larmes, mais lui a dit : – Général, pleurez à votre aise, ne détournez pas la tête en ma présence ; je vous estime assez pour ne pas m'étonner de vos regrets.

Le dernier domicile de l'ancien acteur Bourdon-Neuvillé, mari de la Montansier, était aussi au 97.

Le 70, grand hôtel élevé sous Louis XIV, a été réparé avec bienséance et augmenté par M. le baron Hély d'Oissel, propriétaire actuel, acquéreur du duc de Trévise, et tout nous y témoigne d'une extraction nobiliaire. Les balcons des croisées et les deux grandes portes, qui ne tiennent qu'à un mur précédant une cour d'honneur, sont revêtus de ce chiffre : R. B. Dans le papier terrier des dames de Chaillot, on voit que M. René de Bourgogne possédait deux maisons en 1777, en face des filles de Sainte-Geneviève et de la petite ruelle du même nom. Toutefois ce détenteur ne descendait, Dieu me pardonne, ni des ducs dont M. de Barante a écrit l'histoire, ni du petit-fils de Louis XIV ; n'en déplaise à la particule qui, dans les actes, précède l'ombre de son nom, ce n'était qu'un mercier de la rue des Bourdonnais, retiré sur de bonnes affaires. Il n'a fait que rétablir, en y greffant une profusion d'initiales, l'hôtel de Léonor Goyon de Matignon, évêque et comte de Lisieux, ancien évêque de Condom.

Ce prélat de la fin du grand règne avait eu pour prédécesseur son oncle, au siège épiscopal d'Evreux, et Gédéon Dumelz, un président aux Comptes, dans sa villa de Chaillot. Séjour tranquille quand l'écho n'y renvoyait par les éclats de rire du cabaret de la Maison-Rouge, qui pouvait n'être que la première manière de notre restaurant du Moulin-Rouge ! Les Matignon étaient douze frères et sœurs, presque tous haut placés par des fonctions ou des alliances. Entre l'évêque et le mercier, les deux Billard avaient eu leur propriété l'un était prêtre, l'autre conseiller du roi. La contenance en ce temps-là s'élevait à 3 arpents, maintenant réduits à 2.

Nul n'ignore la destination de Sainte-Périne, institution fondée par Du Chayla, au moyen d'une souscription qu'il avait ouverte sous les auspices de l'impératrice Joséphine. Le dernier bâtiment qui s'y profile à angle droit du côté des Champs-Élysées porte le nom de cette princesse, qui l'a fait ériger. Non loin avance sur la rue un corps-de-bâtiment plus vieux, que distingue un fronton surmontant une porte condamnée ; l'ancienne cour abbatiale des religieuses de Sainte-Geneviève subsiste derrière ce portail ; et des constructions monacales en forment l'encadrement. Comme un des deux boulevards projetés doit traverser diagonalement Sainte-Périne, on parle de reporter à Auteuil cet asile de vieillards, qui relève de l'administration de l'Assistance publique. Parmi les anciens fonctionnaires et les veuves d'employés, déchus d'une position meilleure, qui se rabattent sur Sainte-Périne, on remarque de temps à autre des personnes tout à fait connues, telles que le marquis de Chambonnas, ministre de Louis XVI, Colombel, député aux Etats Généraux, la générale Compans, née comtesse de Lannoy, une dame de Broglie, la comtesse de Schomberg et Mme Fusil, de la Comédie-Française.

M. de Chalabre, dont la famille était originaire de la Champagne, possédait le 76 ; son père avait été pourvu de la charge de secrétaire du roi en 1748 Un des cinq directeurs nommés par la constitution de l'an III, le général comte de Barras, est mort dans cette maison le 29 janvier 1829. Les scellés y ont été mis sur ses papiers ; seulement le gouvernement, à ce sujet, a fini par perdre un procès échec glorieux pour un gouvernement, mais dont l'opposition tire toujours, pour commencer, des conséquences qui ne profitent qu'à elle ! Malgré le mauvais état de sa santé, l'Alcibiade du Directoire avait tenu table ouverte jusque dans les dernières années de sa vie ; Mme de Barras, femme bien veillante et pleine de religion, habitait le pavillon du fond. Le général Guilleminot a laissé depuis à son gendre le même immeuble, ainsi qu'un ou deux autres dans ces parages.

Le 74 fut l'hôtel d'une princesse de Bavière ; des boiseries rehaussées de peintures de son temps égayent encore son ancienne résidence. Le facteur de pianos Erard en a été possesseur un certain nombre d'années.

En 1841 le général Guilleminot a rendu le dernier soupir en la maison dite de la Coquille, c'est-à-dire au 82 c'était un officier des plus instruits, né en Belgique ; l'affection qu'il portait au général Moreau avait été la cause d'une disgrâce, mais dont l'empereur l'avait bientôt relevé ! Un logement dans le même hôtel a été occupé par Mme Molé, ancienne actrice du théâtre de l'Odéon, qui avait épousé le comte de Valivon. Rappelons aussi sa qualité d'auteur. Ayant traduit un drame de Kotzebue, Misanthropie et Repentir, elle y avait créé le rôle d'Eulalie, et c'était comme par surprise que l'ouvrage librement traduit avait tout de suite obtenu un succès, que justifiaient néanmoins l'intérêt le plus pathétique et le style le plus naturel. Mais quand Mlle Mars a repris la pièce avec Talma, au Théâtre-Français, quel immense triomphe ! Jamais l'art dramatique n'a aussi hautement prouvé que le drame bourgeois est possible !

Presque en face de la rue des Vignes, une ancienne maison de santé, tenue par le docteur Pinel, devint pour quelque temps, sous Louis-Philippe, le couvent de l'Assomption ; puis les religieuses qui s'y étaient réunies laissèrent inachevées des constructions nouvelles, rue de Chaillot, pour se transférer à Auteuil, un futur faubourg de Paris, où Sainte-Périne probablement sera encore leur voisine.

Toutes les maisons, au reste, qui suivent celle de Barras, sur cette rive de la rue de Chaillot, furent successivement édifiées sur le sol de l'ancien fief Becquet, érigé au XVe siècle par Henri VI, lors de l'occupation de Paris par les Anglais. Derrière elles, s'étendait, depuis la rue Bizet jusqu'aux Champs-Élysées, le fief de la Cerisaie. Les terrains encore nus sur lesquels avaient reposé l'un et l'autre de ces ceux fiefs, furent acquis, sous Louis XV, par le chevalier de Janssein, qui en fit un charmant jardin, qu'on ne tarda pas à ajouter à la nomenclature des curiosités de Paris. Toutefois Janssein en vendit une portion en 1770 à M. de Chalabre, lequel donnait à jouer d'une manière à-peu-près publique, outre qu'il tint ensuite le jeu de la reine à la cour, et la mort de ce chevalier suivit de près, la date que nous citons.

Mme de Marbeuf reprit 1'oeuvre à un autre point de vue, et le jardin d'agrément de Janssein ; en 1787, portait la dénomination de Folie-Marbeuf et rivalisait presque avec les Folies-de-Chartres. On y donna, sous le Directoire, des fêtes d'été, avec bals, illuminations, feux d'artifice ; mais le jardin ne passait plus alors pour une folie et ne gardait plus que le nom de sa dernière propriétaire, adopté après cela par un nouveau quartier. Aussi bien quelle était cette famille de Marbeuf ? Mme de Sévigné nous a parlé plusieurs fois d'une dame bretonne, qui portait le même nom. La marraine du quartier Marbeuf est dotée dans les actes du titre de comtesse ; elle demeurait rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de celle d'Anjou. Son mari a gouverné l'île de Corse, réunie à la France depuis 1768, et cet ami de Mme Lætitia Bonaparte a fait entrer son jeune fils à l'école de Brienne : attention qui a porté fruit, comme vous savez !

Le comte de Choiseul-Gouffier, en revenant de son voyage en Grèce, acheta un terrain taillé dans la Folie Marbeuf, et il y fit bâtir une maison, sur le plan du temple d'Érechthée. De la main de ce grand voyageur fut planté aussi un beau cèdre, dans la portion de son jardin qui maintenant appartient à Mme la comtesse de Montijo, mère de S. M. l'impératrice. Il n'épousa la princesse Hélène de Bauffremont qu'après avoir été le mari, en premières noces, de la fille du marquis de Gouffier, dont il avait ajouté le nom au sien ; la tante de sa première femme s'était retirée, veuve du baron d'Anery, au couvent des dames de Chaillot. En l'année 1844, M. Émile de Girardin acquérait de M Way, chapelain de l'ambassade d'Angleterre, l'ancien séjour du comte de Choiseul-Gouffier, dans les dépendances duquel il se trouvait alors une chapelle protestante.

De maisons à citer, il ne nous reste plus que le 143 ; passons donc pour la dernière fois de la rive droite à la gauche. Si nous eussions frappé à cette porte, il y a 35 ans, le suisse n'eût ouvert qu'un guichet, prudemment protégé encore par une grille, pour nous demander Qui va là ?

C'était une maison bien gardée en tout état de cause : on n'y pouvait parler qu'à l'intendant. Des bruits toutefois sont venus jusqu'à notre éditeur et collaborateur, M. Rousseau pour éclairer le mystère dont s’entourait alors cet hôtel. Une jeune femme, héritière présomptive d'une famille de l'ancien régime, s'était éprise d'un général, qui avait fait glorieusement son chemin dans les campagnes de la République et du commencement de l'Empire ; mais ces titres n'avaient pas suffi pour que le père de la demoiselle oubliât la naissance obscure de son amant, et la famille avait tout sacrifié aux scrupules de la mésalliance.

La jeune femme était devenue folle ; on lui avait donné pour asile cette villa, qui alors était isolée. L'intendant, quand la malheureuse n'exista plus,
acheta l'immeuble sur les économies qu'il avait faites à son service. Aussi bien le corps de bâtiment qu'occupait la folle par amour va tomber sous le marteau de la démolition ; un autre hôtel, que depuis peu de temps on a érigé par-derrière, y gagnera de l'air et du jour à profusion.

La maison de M. Girardin a été dégagée de même, en 1852, du côté des Champs-Elysées, par la suppression d'une caserne, qui avait, depuis cinquante ans, pour vis-à-vis, à l'autre coin de la rue, le café Allan-Migout. Cette caserne avait été construite, comme corps-de-garde, près de la barrière de Paris, qui se trouvait à l'angle de la grande rue de Chaillot, avant que de reculer en 1787 jusqu'à la butte de l'Etoile. On prévoit même que les murs de l'octroi enfermeront bientôt dans Paris le territoire de Sablonville et des Ternes, comme ils l'ont fait autrefois de Chaillot.



 

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